ERUNE — CHAPITRE 3 — La Caverne aux Gobelins

Audience ducale et haltes prolongées

La renommée a cela d’agaçant qu’elle devance toujours les pas. Notre récent titre de « Bienfaiteurs d’Orival » — bien que principalement glorieux pour le foie de Borin — est rapidement venu chatouiller les oreilles du duc. Invités en grande pompe dans son château, nous avons été reçus par un homme au visage soucieux.

— Les attaques de gobelins se multiplient au nord de la vallée, nous explique-t-il en arpentant sa salle d’apparat. Mais ces créatures ne se promènent plus au hasard : elles semblent organisées, obéissant à un plan dicté par une entité méthodique. Des rumeurs font état de lueurs violettes émanant de l’entrée d’une grotte. J’ai besoin de vous pour faire un état des lieux et revenir avec des réponses.

Face à la perspective d’une nouvelle source d’Ombres et probablement stimulés par la promesse d’une récompense, nous reprenons la route sans tarder.

Nous ne voyons pas le temps passer pendant le trajet, bercés par les histoires courtes et les blagues douteuses de mon compagnon. En revanche, le rythme de notre marche est scrupuleusement dicté par son estomac. Avec Borin, une simple pause pour se désaltérer ou grignoter prend facilement la tournure d’un banquet improvisé.

Nous finissons par dénicher l’entrée de la caverne, une entaille sombre taillée à même la roche brute. Fidèle à sa stature de rempart inébranlable, le nain passe en premier pour ouvrir la voie. Je lui emboîte le pas en brandissant une torche à bout de bras pour éclairer ses pas lourds. Devant nous s’étire un couloir de pierre moite se terminant à chaque extrémité par une porte fermée.

— Avant d’avancer, buvons un coup ! Pour la route, et surtout parce que j’ai soif…, décrète le nain avec sa logique imparable.

Sans attendre mon aval, il s’enfile une monstrueuse rasade d’hydromel. Avec une telle dose, n’importe quel archer roulerait sous la table ; chez lui, le seul effet notable est la teinte de son nez qui vire doucement au rouge vermeil.

— On verra ça plus tard, mon ami, dis-je en assurant ma position. Je préfère garder ma concentration pour l’instant.

Assaut coordonné dans le couloir

Borin n’a même pas le temps de poser ses deux bottes au centre du couloir que les deux portes battent en arrière simultanément ! Un rat géant et une véritable nuée de gobelins s’apprêtent à jaillir des pièces adjacentes.

Profitant de la faible lueur qui filtre des ouvertures, j’arme précipitamment ma fronde. Ma première cible : un gobelin archer qui ajustait déjà son tir. Deux billes d’acier fusent dans un sifflement sec et viennent lui fracasser le crâne. Un tir net, rapide, sans fioritures. Il s’effondre avant d’avoir pu lâcher sa corde.

Dans le même temps, Borin s’est jeté sur le rat géant. Sa masse d’armes neuve, acquise chez l’armurier d’Orival, décrit un grand balayage dévastateur qui réduit l’arrière-train de la vermine en un amas sanguinolent. Mais sa témérité lui coûte : le voilà immédiatement encerclé par une poignée de gobelins hargneux qui lui infligent de multiples entailles.

De mon côté, je fais face à un archer ennemi qui visiblement ne maîtrise pas son arme. Ses flèches viennent se planter maladroitement à plus de deux mètres de moi dans le sol. Je ne lui laisse pas une seconde chance : une nouvelle salve de ma fronde lui broie l’épaule, puis fait éclater son orbite droite. Mort sur le coup.

Plus loin, le nain fait tourner sa masse à hauteur d’épaule dans un moulinet frénétique pour repousser deux assaillants. La tête de son arme ricoche brutalement contre la paroi en pierre mais, par un coup de chance magistral ou une bonne fortune, le rebond emporte la mâchoire et le bas du visage du premier gobelin.

Le dernier monstre, placé dans le dos de Borin, reste tellement pétrifié par la violence du choc subi par son camarade qu’il en oublie de lever son gourdin. Borin pivote et l’achève d’un revers sec au niveau de la gorge. Le sang gicle abondamment sur sa barbe, mais au lieu de s’essuyer, le Gardien éclate d’un grand rire sonore. Entre la fureur du combat, la rasade d’alcool et le tempérament imprévisible des nains, j’abandonne rapidement l’idée de chercher une explication logique à cette hilarité.

Équipement et diplomatie naine

Le calme revenu, j’explore la pièce située au sud. Une malle y trône. Après m’être assurée qu’aucun piège grossier ne la protège, je l’ouvre pour y découvrir deux paires de bottes de voyageur renforcées ainsi qu’une ceinture alchimique pouvant accueillir jusqu’à six potions. Nous enfilons immédiatement ces nouvelles chaussures, bien plus adaptées aux dalles humides que nos vieilles chausses.

La ceinture entre les mains, je me tourne vers mon compagnon :

— Je la garde. Tu es beaucoup trop brutal dans tes mouvements pour transporter ce type de fioles.

Borin prend immédiatement un air profondément offensé et faussement innocent :

— Mais je ne suis pas brusque ! se défend-il avec véhémence. Je me positionne rapidement en fonction des impératifs tactiques, dans une attitude naine de défense !

Je ravale un sourire. Au fond, je commence vraiment à apprécier mon nain. Il en deviendrait presque attendrissant, mais je me garde bien de le lui avouer.

Pour me prouver sa douceur légendaire, il s’avance vers la porte du fond, repère deux mécanismes piégés dissimulés sur le sol et les désarme avec une agilité déconcertante. Il me décoche un clin d’œil appuyé :

— Tu vois ? Pas brusque du tout.

Dans la foulée, il envoie un coup de pied magistral dans le battant de la porte pour bénéficier d’un éventuel effet de surprise.

Magie Tellurique et embuscade dans l’Ombre

L’intérieur est une vaste pièce aménagée de meubles sommaires et de peaux de bêtes tendues. Une nouvelle escouade de rats et de gobelins se tourne vers nous.

— Tire sur l’archer, Lira ! me hurle le nain d’une voix de commandement.

Groupés près de l’entrée, un rat et deux gobelins se tiennent épaule contre épaule. C’est l’occasion idéale. Je saupoudre rapidement les billes de ma fronde d’une pincée de poussière féerique et canalise ma magie. La Telluromancie fait merveille : sous l’impact enchanté, les trois créatures s’effondrent net, foudroyées sans avoir pu esquisser un geste.

Malheureusement, le dernier rat géant me prend de vitesse et vient planter ses crocs acérés dans mon tibia. La douleur est vive, mais le nain bondit à mon secours et massacre la bête sans la moindre pitié.

Pendant que je noue rapidement un bandage autour de ma jambe, nous fouillons le coffre de la pièce. Ses planches vermoulues cèdent sous la pression. Nous y trouvons une amulette magique — que je confie à Borin —, une pièce d’or, une potion de force et deux fioles de Liloudou. Nous avalons immédiatement ce breuvage régénérant. Je tends la potion de force à mon camarade ; un breuvage taillé sur mesure pour lui, qui ne va pas manquer de décupler ses aptitudes physiques déjà hors normes, comme il adore si bien le montrer. 

Alors que Borin s’approche d’une lourde porte en fer verrouillée au sud, une brume violette familière se condense soudainement dans l’angle de la pièce. Un gobelin matérialisé par l’Ombre bondit dans le dos du nain ! Par réflexe, je dégaine mon épée courte, celle achetée avant notre départ pour le monastère, et lui enfonce la lame entre les omoplates. Il s’écroule dans un dernier râle d’agonie.

Le Chasseur et la trappe secrète

Nous nous concentrons ensuite sur une seconde porte munie d’un loquet et d’une grille à hauteur de visage. C’est certainement une cellule. En poussant le panneau, nous découvrons un homme accroupi contre le mur. La peau sombre, les cheveux noirs collés par la saleté, l’inconnu se présente comme un chasseur capturé par les monstres.

— Les gobelins d’ici ne se comportent pas normalement, nous explique-t-il, la voix rauque. Cette lumière violette semble dicter leurs actions, les rendant belliqueux et étrangement réfléchis. Attention il y a un Orc avec eux. Suivez-moi, je sais où se trouve le passage secret qu’ils utilisent pour circuler sans être vus.

Il se relève péniblement, s’approche de la table centrale et fait pivoter un mécanisme contre le mur pour révéler l’emplacement d’une trappe masquée. Alors que nous nous dirigeons vers l’accès, le chasseur me rattrape et me tend son propre arc :

— Prends-le, tu en auras bien plus besoin que moi.

Remerciant notre informateur qui s’empresse de filer vers la sortie, je m’engage la première dans le passage étroit et poisseux. Plus agile que le nain, je me glisse sous les dalles jusqu’à repérer un panneau de bois au plafond. Je le soulève doucement.

La salle du dessus abrite deux gobelins postés autour d’une nouvelle source d’Ombres, matérialisée par deux fragments d’énergie vacillants.

N’ayant pas encore été repérée, je décide d’invoquer à nouveau les forces de la nature. Je concentre mon énergie et crée un Mur d’épines directement sous la brume violacée. Des lianes acérées jaillissent du sol, s’enroulent follement autour des fragments et les pulvérisent. La source d’Ombres implose dans un flash aveuglant, balayant du même coup les deux gobelins.

Une vague de puissance nouvelle vient nous galvaniser. Dans les décombres calcinés, nous récupérons une rune de vitalité. C’est alors que la voix immatérielle d’Arcad Éda résonne à nouveau autour de nous, aussi limpide que dans la crypte :

— La source d’Ombres corrompt les monstres en augmentant leur hostilité et leur intelligence. D’autres foyers naissent chaque jour aux quatre coins du monde. Rendez-vous aux ruines de Régor, la plus infâme des créatures semble y avoir trouvé refuge…

Affrontement contre l’Orc Bolgar 

Je me tourne vers le nain en désignant du menton la dernière porte fermée :

— Dis-moi Borin, tu crois que l’Orc dont nous a parlé le chasseur est toujours là-derrière ?

Mon Gardien s’empare de sa bouteille d’hydromel et la vide d’un trait :

— On va bien voir !

D’un coup de pied magistral, il fait voler la porte en éclats. Derrière se dresse Bolgar, un Orc colossal au visage balafré, entouré de deux gobelins et d’un rat géant.

Devant la taille du monstre, je saisis à mon tour une fiole d’hydromel, en arrache le bouchon avec les dents et en avale deux grandes gorgées :

— On va bien voir, dis-je en ajustant l’arc du chasseur.

Malheureusement, la précipitation — ou peut-être l’effet traître de l’alcool — me fait rater mon coup : ma flèche va se planter lamentablement dans la poutre du plafond. 

Borin ne se pose pas tant de questions. Il se rue entre l’Orc et moi pour faire rempart de son corps, dressant sa masse. Le coup s’écrase sur l’avant-bras de la brute dans un craquement sinistre. Mais Bolgar encaisse sans broncher et riposte d’un revers de lame qui entaille profondément la joue du nain.

C’est la cohue. Un gobelin archer loge une flèche dans l’épaule de Borin pendant qu’un autre lui assène un coup de gourdin dans le tibia. L’Orc repousse violemment le Gardien et charge dans ma direction, accompagné du rat géant. L’arme lourde de l’Orc s’abat sur ma cuisse tandis que le rongeur me mord la botte. La violence de l’impact est telle que ma vue se trouble ; je doute un instant de pouvoir me relever.

N’écoutant que mon adrénaline, je rassemble mes dernières forces pour planter mon épée courte en plein dans l’abdomen du colosse. La lame déchire la peau, et dans un gargouillis d’agonie, Bolgar s’effondre tandis que je bondis de côté pour éviter que sa carcasse ne m’écrase.

Pendant ce temps, Borin élimine son assaillant direct d’un effroyable coup de boule, mais met précieusement de longues secondes à défaire son arme du corps du monstre, encaissant au passage un nouveau projectile dans le torse.

Voyant mon compagnon au bord du gouffre, je ferme les yeux et invoque un sort de Sève de cicatrisation sur lui. La magie opère immédiatement. Ouvrant les yeux, j’achève le rat à mes pieds en le clouant au sol avec mon épée.

Borin, requinqué par mon sortilège, lâche sa masse, se rue sur le dernier gobelin en hurlant à plein poumon, lui saisit la tête à deux mains et lui enfonce brutalement les deux pouces dans les orbites. Définitivement, un nain en colère est une vision d’horreur.

Le trésor et le tonneau

Le silence retombe enfin sur le carnage. J’utilise la rune de vitalité pour refermer mes plaies les plus profondes et retrouver l’usage de mes jambes.

Pendant ce temps, Borin fouille une armoire au fond de la pièce et en sort un superbe arc sculpté :

— Tu l’as bien mérité, Lira, dit-il en me le tendant.

J’examine l’ouvrage d’artisanat : la tension du bois est exceptionnelle, bien trop exigeante pour mes capacités actuelles. Il me faudra encore un peu d’entraînement avant de pouvoir le manier convenablement.

Un escalier dissimulé au fond de la cavité nous permet enfin de regagner la surface et de retourner auprès du duc. Soupirant de soulagement en apprenant la fin de la menace, ce dernier nous récompense chaleureusement. Il me remet sa plus belle cotte de mailles ainsi qu’une épée forgée pour les grands guerriers.

Puis, dans un élan d’estime de guerrier à guerrier, il se tourne vers mon compagnon et lui tend un petit tonneau scellé :

— Un peu de ma meilleure cuve d’hydromel, Borin. Tu l’as amplement mérité.

Entre la cotte de mailles, la lame d’acier et le précieux breuvage, nous ne saurons jamais ce qui a le plus comblé le Gardien. Mais à voir les étincelles dans ses yeux lorsqu’il a posé les mains sur le tonneau, je préfère ne pas poser la question.

Chapitre 4 : Les Ruines de Régor

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