Sherman Solitaire – Missions 1 et 2

Le Jeu : Sherman Solitaire (Éditions Shakos)

Si vous voulez tâter du levier de vitesse sans l’odeur de gasoil, c’est ici que ça se passe. Sherman Solitaire est une simulation de survie dans une boîte de conserve de 30 tonnes.

C’est un jeu qui vous plonge dans l’habitacle exigu de 4 m2. Vous y gérez votre équipage — le commandant, le tireur, le chargeur, le pilote et l’assistant — dans une ambiance où la claustrophobie dispute la place à la terreur pure. Chaque mouvement est une décision entre la vie et devenir un puzzle pour les historiens. Les ingénieurs de chez Shakos ont bien bossé les manuels, mais ils ont oublié le kit de suture pour l’ego du commandant après un tir raté.

Zoom sur le Patient : Le M4 Sherman

Bienvenue dans la rubrique technique, ou ce que j’appelle « l’étude clinique d’une erreur de conception ». Le Sherman, c’est le char de combat ordinaire des Alliés depuis l’été 1943.

  • Le « Ronson » : Les Allemands l’adorent. Ils l’appellent le « Ronson », comme la marque de briquets, parce qu’il s’allume au premier coup. Un véritable crématorium mobile tout-terrain pour cinq occupants.
  • L’Armure en Papier : Avec son blindage frontal de 50 mm, l’état-major pense sans doute que l’optimisme arrête les obus de 88 mm. C’est l’équivalent militaire de soigner une plaie béante avec une aspirine.
  • La Puissance de Feu : On a commencé avec un canon de 75 mm, puis on est passé au 76 mm pour essayer de percer autre chose que du beurre. Résultat ? Il faut toujours entre 3 et 5 Sherman pour espérer chatouiller un seul Tigre à longue portée.
  • La Logistique du Nombre : Sa seule vraie force ? On en fabrique plus que l’ennemi n’a de munitions. On ne gagne pas par talent, on gagne par comptabilité.

La Vie dans l’Habitacle : L’Équipage et la Manœuvre

Dans le jargon, on parle d’un équipage, bien que « club de bridge pour suicidaires » conviendrait mieux à cette boîte de ferraille. Le Sherman est conçu pour n’avoir que 5 hommes à bord, chacun ayant un rôle bien défini pour éviter que la machine ne se transforme en sculpture moderne :

  • Le Commandant (Don) : Il est les yeux du char, le buste souvent hors du blindage pour respirer l’air moite et guetter le moindre reflet de métal ennemi.
  • Le Pilote (Gor) et son Assistant (Elli) : Gor manœuvre les leviers pour faire avancer les 30 tonnes de métal, tandis qu’Elli l’épaule, le tout dans une ambiance de travail intense et concentrée.
  • Le Tireur (Boyd) et le Chargeur (Franck) : C’est le duo de choc. Franck doit gaver la culasse d’obus — du perforant pour les blindés ou du hautement explosif pour le reste — pendant que Boyd ajuste sa lunette de visée, priant pour que la physique allemande ne soit pas plus rapide que son doigt sur la détente.

Faire fonctionner ce monstre est une chorégraphie macabre : pour avancer et pour tourner, le conducteur doit dompter un moteur de 400 chevaux qui ne demande qu’à s’étouffer au milieu d’un champ de mines. Pour charger, on doit manipuler des munitions lourdes dans un espace réduit sans s’assommer avec le recul du canon. Enfin, pour tirer, il faut utiliser un télémètre optique pour tenter de transformer le panzer d’en face en passoire, tout en sachant qu’il faudra peut-être s’y reprendre à cinq fois avant de voir un résultat. C’est de la chirurgie de précision pratiquée avec des moufles, où chaque seconde d’hésitation est une invitation polie à votre propre enterrement.


Mission 1 : Le Village

Le Rapport de Situation : Opération « Nettoyage de Printemps »

Écoutez bien, parce qu’entre le vrombissement du moteur et les jurons de Gor, on ne s’entend plus penser. La mission est simple, du moins sur le papier glacé de l’État-major : nous devons traverser cette foutue carte et envoyer en enfer deux panzers qui jouent à cache-cache dans le décor.

À 400 mètres sur la gauche, un éclat a trahi l’un de ces monstres. Don a déjà donné l’ordre : deux coups de volant à gauche, on se planque derrière la grange, et on prie pour que la rigueur d’outre-Rhin soit d’humeur clémente. Premier tir ? Deux mètres à côté. C’est ça, la précision américaine : on ne tue pas l’ennemi, on lui fait peur en labourant son jardin.

La guerre, ce n’est pas l’enfer. En enfer, au moins, les mecs savent pourquoi ils brûlent. Ici, on est juste cinq pauvres types coincés dans une boîte de sardines géante, à prier pour que le char d’en face ne nous transforme pas en tartare. Franck, bouge-toi ! Charge-moi ce canon et vise le blindage, j’en ai rien à foutre de labourer les champs de Normandie ! 

Le Rapport de Situation : Danse macabre dans la boue

On ne devient pas une légende en restant planté dans un champ. Notre entraînement intensif finit par payer : Franck nous fait une démonstration de jonglage avec des obus de 75 mm, permettant de recharger et de tirer à nouveau avant que la poussière du premier raté ne soit retombée.

L’acier américain finit par mordre. La tourelle du Panzer encaisse le coup dans un fracas de métal hurlant, mais le monstre a la peau dure : elle pivote encore. Dans un bruit de ferraille sinistre, l’ouverture béante de son canon se braque sur nous comme l’œil d’un cyclope en colère. J’entends la détonation — un son qui vous remue les entrailles — et pendant une microseconde, je me demande si garder le buste hors du blindage pour faire le beau était l’idée du siècle. L’impact laboure la butte juste à côté ; une pluie de mottes de terre vient crépir ma veste. C’est le tarif pour ceux qui veulent respirer l’air pur au lieu de l’odeur de chaussettes de l’habitacle.

Le Panzer est blessé, ses chenilles patinent, il est incapable de se mettre hors de portée. Boyd, imperturbable derrière son optique de visée, ajuste le tir. Le second obus frappe pile dans la cicatrice fumante du premier. À l’intérieur, ça doit être le terminus : l’unité s’embrase, et la sortie semble bloquée. Les pauvres diables d’en face sont en train de rôtir dans ce qui est devenu leur propre fourneau.

Pas le temps de fêter la victoire, l’air est encore chargé de métal. Je hurle à Gor de tracer tout droit, de franchir cette route et de traverser l’étendue de boue pour aller nous coller contre une grange. On a encore un Panzer à trouver et une carte à traverser, et je n’ai pas envie que mon prochain rapport soit écrit sur une pierre tombale.

Le Point Technique : La « Survie » du Patient

  • L’Entraînement : La rapidité de rechargement n’est pas un luxe, c’est une nécessité vitale. Les équipages de Sherman sont formés pour réagir de manière coordonnée, car la seule chose qui sépare un tir réussi d’une épave fumante, c’est la vitesse d’exécution de Franck et Boyd.
  • La Mobilité comme Armure : Face aux canons allemands qui transpercent notre blindage comme du papier, notre meilleure chance reste la manœuvre. Le moteur de 400 chevaux et les larges chenilles nous permettent de foncer dans la boue et les terrains accidentés pour trouver un couvert, même précaire, derrière une grange.
  • Le Mythe du Blindage : Comme le dit souvent le journal de bord : le blindage incliné offre une illusion de protection, mais face à un tir direct, c’est l’agilité qui sauve les meubles. On ne gagne pas en encaissant, on gagne en bougeant plus vite que l’adversaire.

Le premier Panzer n’était qu’une mise en bouche sanglante avant le choc principal, et alors que la fumée de sa carcasse nous masque encore la vue, un craquement d’arbres brisés résonne juste derrière la grange : le second monstre vient de sortir de son trou, son canon déjà braqué sur notre flanc exposé. Boyd aura-t-il le temps de pivoter la tourelle avant que l’acier allemand ne transforme notre Sherman en un brasier sans retour ?



Sherman Solitaire – Suite mission 1

Petit retour en arrière. Nous revoilà collés à ce bâtiment agricole, le cœur battant au rythme du moteur. À environ 400 mètres de notre blindé, une silhouette anguleuse se découpe : le Panzer IV.

Véritable couteau suisse de la Panzerwaffe, cet adversaire est véritablement redoutable. Équipé d’optiques de haute précision, il affiche un taux de réussite insolent de 90 % au tir à longue distance, pouvant faire mouche jusqu’à 2000 mètres. Si ses évolutions de canon — du 75 mm court au redoutable KwK 40 long — dictent la menace offensive, il traîne un talon d’Achille : un blindage vertical de 80 mm, vulnérable même face à des pièces légères. Pour nous, c’est un duel d’asymétrie totale. Il faut manœuvrer pour exploiter cette faiblesse structurelle avant que la puissance de feu allemande ne nous transforme en torche.

Le rapport de situation : Duel Contre le « Couteau Suisse »

Le cliquetis des chenilles ennemies déchire l’air. Je hurle à Franck de se tenir prêt au chargement juste avant de nous glisser à l’abri (si tant est qu’on puisse appeler cette structure un abri). Un dernier coup d’œil me permet de voir le char allemand se mettre en position de défilement de tir, au nord, dans un creux. On avance de 100 mètres, tapis dans l’ombre, attendant qu’il sorte de son trou.

Je demande à Gor de border les arbres et de faire face à l’ennemi, dissimulé derrière deux bâtiments. Boyd lâche un fumigène pour brouiller les pistes. Le Panzer surgit alors, s’arrêtant face à nous, canon levé, l’équipage visiblement sûr de la supériorité de son engin. « Feu ! » Raté. « Recule, Gor ! Éloigne-toi ! ».

Dans une manœuvre désespérée — qui ressemble plus à une danse de Saint-Guy métallique qu’à un mouvement tactique — nous pivotons et reculons pendant que les Allemands se lancent à notre poursuite avec un enthousiasme déplacé. Cerise sur le gâteau de notre incompétence : notre canon est vide. On est là, à reculons, avec un tube de 75 mm qui ne sert plus que de décoration d’avant-garde.

J’entends la détonation du tir ennemi et je rentre machinalement la tête dans les épaules, comme si mes quelques centimètres de vertèbres allaient offrir une protection supplémentaire face à un obus perforant. L’impact est d’une violence à vous déchausser les dents, mais miracle de la sidérurgie ou simple pitié divine : le blindage résiste. On est toujours en vie, même si l’odeur de peur dans l’habitacle commence à sérieusement concurrencer celle du gasoil.

Rapport de Situation : L’Art de la Chirurgie au Marteau-Piqueur

C’est bon, Franck a pu charger. Boyd, l’œil rivé à l’optique et aligné sur la tourelle, se concentre. Nouveau tir. La tourelle est touchée ! Mais la bête bouge encore. Nous sortons rapidement de sa ligne de vue, profitant du fait que les Allemands doivent prendre le temps de réparer.

Je me concerte avec Gor pour adopter une conduite plus lente, moins bruyante, afin de tenter de contourner le monstre par son arrière droit, là où il est le plus vulnérable. Sur notre deuxième tir, le blindage allemand finit par céder et son moteur est complètement détruit.

La voie est enfin libre, ou du moins aussi libre qu’un champ de mines peut l’être. Il ne nous reste plus qu’à foncer plein nord pour sortir du périmètre avant que l’état-major ne nous trouve une autre mission suicide. Au détour d’un bois, on est tombés nez à nez avec une unité d’infanterie allemande. Les pauvres bougres ont dû se demander si on était perdus ou simplement très impolis.

On a croisé leurs regards un bref instant — une sorte de courtoisie mutuelle entre gens qui n’ont pas envie de mourir tout de suite — et on a continué notre route sans demander notre reste. Ce fut une rencontre « sans conséquence » pour notre progression, mais je parie que leur sergent va avoir une sacrée histoire de fantômes à raconter ce soir, si le schnaps ne lui a pas déjà grillé la mémoire.


Le Point Technique : La Menace Panzer IV

  • Précision Chirurgicale : Le Panzer IV n’est pas un adversaire que l’on affronte en terrain découvert. Sa capacité à toucher sa cible à longue distance (90 % de réussite) impose au joueur de Sherman Solitaire d’utiliser chaque haie et chaque bâtiment pour casser la ligne de vue.
  • Faiblesse Structurelle : Contrairement au Tigre, le Panzer IV possède un blindage vertical. Une manœuvre d’approche sur les flancs ou l’arrière est la clé tactique pour percer sa défense de 80 mm.
  • Fiabilité vs Agilité : Le duel repose sur la capacité du Sherman à utiliser sa mobilité pour compenser la puissance de feu supérieure du KwK 40 (KwK signifiant « Canon pour véhicule de combat ») .

Pour ceux qui désirent suivre nos aventures… La Mission 2 nous verra aux prises avec un véritable monstre d’acier : le Tigre. (merci à Jean Claude Quoineaud pour son expérience sur la partie historique et technique)

Sherman Solitaire — Mission 2 : La Chasse au Tigre


Objectif et Ordre de Mission

L’État-major a encore frappé. Dans sa grande sagesse — celle des gens qui dirigent la guerre depuis un bureau avec une vue dégagée sur leur tasse de café — on nous a pondu une mission d’une simplicité biblique : traverser la carte du sud au nord et détruire le Tigre qui squatte le secteur.

Traverser du sud au nord. Détruire le Tigre. C’est tout.

On a failli applaudir.

Franck a regardé l’ordre écrit, puis le ciel, puis ses mains, dans l’ordre inverse de quelqu’un qui cherche une porte de sortie. Boyd a nettoyé son optique — son tic nerveux à lui. Gor, lui, a juste hoché la tête avec cette philosophie tranquille du pilote qui sait que de toute façon, c’est lui qui aura les mains sur les leviers quand ça tournera mal.

Cinq hommes. Un Sherman. Un Tigre.

L’État-major appelle ça une mission. Nous, on appelle ça un testament sur chenilles.

Le Point Technique : Anatomie d’un Cauchemar

Avant d’aller plus loin, un petit briefing s’impose. Parce qu’on ne part pas chasser le Tigre comme on part ramasser des champignons.

Une silhouette trompeuse. On imagine souvent le Tigre comme un géant massif, mais c’est une erreur de perspective. Grâce à un nouveau train de roulement, sa silhouette est en réalité plus basse que celle d’un Panzer IV. Résultat tactique : plus difficile à repérer à l’horizon, et une cible plus petite à ajuster pour l’adversaire.

Du poids plume au poids lourd. Le chiffre qui résume tout, c’est la balance. Panzer IV : 25 tonnes. Tigre I : 57 tonnes. On ne parle pas d’une simple amélioration, mais d’un changement de dimension. Ce surplus de poids, combiné à un canon redoutable, transforme le char en forteresse mobile capable d’encaisser là où les autres explosent. Passer du Panzer IV au Tigre, c’est comme troquer une armure de cuir contre un bunker sur chenilles, tout en réussissant à rester plus discret grâce à un profil surbaissé.

Voilà. Maintenant que vous avez bien peur, on peut y aller.


Le Rapport de Situation : La Route du Nord

La route sort du village par le nord et propose deux directions. Est ou Ouest. Ce genre de choix, en temps de paix, donne lieu à une discussion animée. Ici, ça dure trois secondes.

« Gor, à l’Est. Le long des arbres. »

On file vers le hameau, à 800 mètres environ, en longeant les bosquets. À l’intérieur de l’habitacle, le silence est de mise. Chacun sait ce qui nous attend. Franck vérifie ses obus pour la quatrième fois. Boyd nettoie son optique pour la cinquième. Elli regarde le plancher en récitant quelque chose à voix basse — une prière, un inventaire de ses dettes, impossible à dire.

Au loin, au nord, quelques fumigènes commencent à tacher le ciel. Et puis, plus à gauche, la masse. Compacte. Basse. Indéniable.

Le Tigre.

Dans l’habitacle, personne ne dit rien. Boyd avale sa salive. Franck pose la main sur le prochain obus sans le charger, comme pour se rassurer qu’il est bien là. Moi, je rentre machinalement la tête dans les épaules, ce réflexe pavlovien de l’homme qui a compris que ses vertèbres ne valent rien contre de l’acier de 100 mm. La forêt devant nous reste notre meilleure couverture. On recule. On tourne.

Et c’est là qu’on tombe sur le Panzer III.


Le Rapport de Situation : L’Apéritif

Dans la boue et une cuvette, à 300 mètres. Petit, presque rassurant après ce qu’on vient de voir au nord. Boyd règle la visée. Tir. Trop loin. Franck, dans une démonstration athlétique qui ferait honte à un lanceur de poids olympique, a déjà rechargé avant que la fumée ne soit retombée.

« Légèrement à gauche, Boyd. »

Raté. Dix mètres trop court cette fois. Le Panzer III doit commencer à se sentir invincible.

Troisième essai. L’impact claque sur l’avant gauche. Touché, mais opérationnel. Une chenille semble endommagée car le bougre peut juste tourner et reculer pour se planquer derrière un bâtiment. Ça tombe bien : on a d’autres préoccupations. Au nord-ouest, le Tigre cherche sa place entre deux étendues de boue. On le voit à travers les arbres, mais la proximité du feuillage nous dissimule certainement, car son canon n’est pas braqué dans notre direction.

« On a peut-être une fenêtre, dit Gor. Passer au sud, prendre son arrière gauche. »

C’est l’idée du siècle. Mais d’abord, il faut abattre la bête blessée.


Le Rapport de Situation : La Chirurgie de Précision

On traverse le hameau lentement. Je reste à l’extérieur pour une meilleure visibilité — une habitude que l’équipage considère à mi-chemin entre la bravoure et la pathologie mentale. Le Panzer III est là, immobile, probablement convaincu d’être en sécurité.

La précision de Gor, frôlant les murs d’une maison avec 30 tonnes de ferraille comme d’autres frôlent une haie en vélo, nous fait déboucher sur le char à 30 mètres de son arrière latéral.

« Boyd. »

Un seul mot. Un seul tir. Le blindé prend feu. Deux silhouettes jaillissent de l’écoutille et fuient à travers les champs de boue dans un sprint que même leurs supérieurs ne pourraient pas leur reprocher. On les regarde disparaître sans un mot. La guerre a ses courtoisies.

Pas le temps de souffler. Un nouveau Panzer III déboule du nord. À l’abri des granges, il ne nous a pas vus. On note sa position. On passe à la suite.


Le Rapport de Situation : Rendez-vous avec le Géant

Notre pilote lance le Sherman sur la route — le bitume, c’est notre seul luxe, la vitesse. Le Panzer III au nord s’est installé en position d’attente. Professionnel. On l’ignore pour l’instant et on lance des fumigènes dans son sillage. Qu’il croie qu’on est encore dans les parages des maisons.

En débouchant du massif forestier, impossible de le manquer. Le Tigre a avancé de 300 mètres vers le village — certainement conseillé par son petit camarade. Il est là, massif, patient, avec cette espèce de sérénité tranquille des choses qui savent qu’elles font peur.

Gor et Elli trouvent une position au sud des plans d’eau. Angle de tir arrière. Pas parfait — on arrive pas à se mettre complètement de face, notre meilleur blindage. On est latéraux avant, lui latéral arrière.

« Une seule chance, murmure Boyd. »

Tir. Une gerbe de boue à 40 mètres à gauche vient éclabousser la robe d’acier de notre ennemi. Franck, dans un juron que la censure nous interdit de retranscrire, recharge. Au dernier moment, on a pu tourner pour lui faire face. Le Tigre commence sa manœuvre. Les arbres devant nous masquent partiellement sa ligne de vue — leur estimation de visée sera moins précise.

La détonation. Juste au-dessus. On recommence à respirer.


Le Rapport de Situation : L’Art de Chatouiller un Bunker

Le Panzer au nord continue ses écrans de fumée. On pense à une précaution tactique. Gor penche pour l’abus de schnaps. Il est formellement déconseillé d’abuser de l’alcool, même en période d’invasion. Cette annonce vous est offerte par l’équipage du Sherman Don, qui sait de quoi il parle.

On attaque avant de manœuvrer. Le Tigre est de face — peu de chances de percer son armure frontale de 100 mm, autant essayer d’ouvrir une boîte de conserve avec une fourchette en plastique. Touché sous la tourelle quand même. Franck félicite Boyd en lui enfonçant un nouvel obus dans la culasse. Le deuxième tir atteint son objectif mais s’écrase sur le blindage. On fait des étincelles. On ne fait pas des trous.

On s’éloigne de son champ de vision. Il est ralenti.

On reprend la route, on avance vite, on s’arrête derrière un gros chêne. Le bruit de ses chenilles le situe à 300 mètres. Hors visée. Le petit Panzer se déplace aussi. Mauvaise nouvelle.

« On se retrouve en tenaille si on ne règle pas le gros en premier, dit Gor. »

Il a raison. Comme d’habitude. Je déteste quand il a raison.

« On fonce. »


Le Rapport de Situation : Terminus pour le Géant

On recule, on tourne, on fonce. De nouveau sur son arrière gauche. Le tir endommage la chenille — et ça suffit pour l’immobiliser définitivement. 57 tonnes qui ne bougent plus, c’est 57 tonnes de problème réglé.

Le dernier Panzer III, encore dans les parages, tourne deux fois et se met en attente. Des jeunes qui ne veulent pas risquer leurs peaux. On les comprend. On est pareils.

Zut. On s’embourbe. Les chenilles patinent, on ne peut plus avancer. Gor arrive juste à nous positionner face au Panzer. Boyd tire, Franck recharge dans la seconde. Le blindage se déchire comme une boîte de conserve — mais le canon ennemi pivote quand même vers nous. La mécanique de la mort, jusqu’au bout.

Ils nous ratent. Complètement.

« Des bleus, souffle Gor. Des bleus, je vous dis. »

À force de chercher une prise, les chenilles finissent par mordre dans quelque chose de solide. On sort de la pataugeoire. On fonce plein nord.

On laisse un ennemi derrière. Mais le Tigre brûle.

C’était l’objectif. C’est tout ce qui compte.


Le Point Technique : Le Tigre sous la Loupe

  • La Forteresse Mobile : Avec 100 mm de blindage frontal et son canon de 88 mm capable de détruire tout char allié à plus de 1500 mètres, le Tigre impose une règle d’or au joueur de Sherman Solitaire : ne jamais l’affronter de face. L’attaque de flanc ou d’arrière n’est pas une option tactique, c’est une condition de survie.
  • Le Talon d’Achille du Géant : Malgré sa cuirasse, le Tigre souffre d’une fiabilité mécanique calamiteuse. Ses chenilles larges, conçues pour le terrain de l’Est, étaient un casse-tête logistique permanent. Sur le terrain, immobiliser ses chenilles revient souvent à le condamner — une épave de 57 tonnes, ça ne se remorque pas facilement.
  • La Règle des Trois : Les équipages alliés avaient une règle empirique : il faut en moyenne trois Sherman bien positionnés pour espérer neutraliser un Tigre. Le joueur solo n’a qu’un char. La manœuvre, la fumée et la patience ne sont pas des luxes — ce sont les seules munitions qui comptent vraiment.

Pour ceux qui désirent suivre nos aventures… La Mission 3 nous verra dans des conditions autrement plus hostiles. Si vous pensiez que la boue normande était le pire que ce conflit avait à offrir, attachez vos ceintures — si vous en trouvez dans ce tas de ferraille.
(Merci à Jean-Claude Quoineaud pour son expertise technique sur la partie historique.)

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10 commentaires

  1. Magnifique. Tout est bon !!! Je t’avais fais un petit résumé du Sherman et je suis arrivé trop tard ! Mais tout ce que j’ai mis dans mon message, tu l’as mis ici. Superbe.
    Il avait aussi une fâcheuse tendance à l’embourbement de part ses chenilles peu larges. Bref, heureusement que les américains avaient la supériorité aérienne, sinon, cela aurait été une boucherie dans le bocage Normand !
    Bravo pour ce magnifique texte. J’adore !

    1. Génial ! Content de voir que la transmission a été reçue 5/5. On dirait qu’on est sur la même longueur d’onde, un peu comme un épisode crossover qu’on n’attendait pas.

      C’est un excellent point pour les chenilles du Sherman ! C’est vrai qu’avec sa silhouette haute sur pattes et ses « chaussures » un peu trop étroites pour la boue européenne, il n’avait pas franchement le pied marin… ou plutôt le pied terrestre.
      On garde ce rythme pour la suite et, pour conclure ce chapitre façon concours gastronomique de l’extrême : l’assiette est dressée, on a le croquant du chewing-gum qui claque sous la dent et le fondant du corned-beef en ration de combat… bref, un vrai coup de feu culinaire sur le front !

  2. Coup de maitre pour ce premier opus!
    L’action est là, le suspense d’emblée présent!
    Résultat: je vais me précipiter sur le jeu , déjà juste ouvert et acheté le 28 mars à Cannes en ta compagnie d’ailleurs.
    Ce mélange de narration livresque et de connaissances techniques donne littéralement froid dans le dos .
    J’ai hâte de vivre la (les) suite (s).
    Par la barbe de Thorin , tu peux percer le tonneau de cervoise!!!

    1. Par les poils de mon propre thorax, quel enthousiasme ! Savoir que cette narration a réussi à t’immerger au point de te donner froid dans le dos est, pour moi, la plus belle des récompenses. L’écriture n’est qu’une moitié du chemin ; c’est ton plaisir de lecture qui donne enfin vie à cette histoire.

      On peut le dire maintenant : cet achat à Cannes le 28 mars était un coup de génie, un véritable alignement de planètes ! Tu as eu le flair pour dénicher cette pépite alors que la foule nous entourait.

      Quant au tonneau de cervoise, je le perce avec joie ! On se croirait presque à une fête de la bière à Munich, l’ambiance électrique en plus… même si, je l’avoue, l’ombre des chars teutons qui grondent dans le récit me fait soudainement regarder par-dessus mon épaule. Il y a quelque chose de viscéral dans ce bruit d’acier qui approche, non ?

      Hâte que tu explores la suite des événements. Santé, et bonne immersion dans les méandres de l’intrigue !

  3. On a l’impression de revivre le film Fury !!! Incroyable. Tuy donnes vraiment envie de le ressortir, le jeu ! Au top !

    1. Si Fury nous a appris que Brad Pitt peut gagner une guerre avec un cigare et un regard ténébreux, ma Mission 2 prouve qu’en réalité, on passe beaucoup plus de temps à rater ses tirs et à transpirer de la peur pure dans une boîte de sardines de 30 tonnes.

      Contrairement au film où l’acier américain semble par balle, mon Sherman m’a rappelé que face à un Tigre, la meilleure armure reste encore de ne pas être là où il regarde.

      1. Là ou tu es très fort c’est que tu arrives à parfaitement reproduire ce qu’était les combats d’escarmouches entres chars.
        C’était un jeu de chat et de souris. Effectivement, lorsqu’un char arrivait sur un objectif (un village, une lisière de bois, à l’approche d’un bosquet il y avait une phase d’observation méticuleuse, puis après avoir repéré le terrain, l’équipage avançait de point de protection en point de protection jusqu’à détecter une cible. Là, soit il fallait encore manœuvrer, soit un tir et on dégage !!! C’était plus compliqué que dans les films d’Hollywood !

        1. C’est exactement l’ambiance que je voulais transmettre ! L’odeur de l’acier doit être native dans mon ADN, vestige d’une ancienne vie passée sur le front. On oublie trop souvent que la guerre, c’est 90% d’observation et 10% de ‘tire et dégage’. Merci pour ton analyse, ça confirme que je ne suis pas la seule à préférer la stratégie aux explosions gratuites !

  4. Coucou Philippe,

    Mais quelle aventure de dingue… Rien qu’à te lire, j’ai les poils qui se dressent en mode hérisson en panique. Et entre deux passages, j’ai failli m’étouffer plusieurs fois (vraiment). Sans blague : je suis claustrophobe, moi, d’abord ! Tu aurais pu mettre un petit avertissement du genre “attention, lecture en espace confiné”, hein !!!

    Je me demande encore comment quelqu’un a pu inventer un jeu pareil : coincé dans un char de combat, ambiance cocotte-minute, oppression niveau expert. Mais toi, comme d’habitude, tu m’as tenue en haleine jusqu’au bout. Tes petites touches d’humour et tes anecdotes bien ficelées m’ont carrément aidée à survivre à ce charnier (merci docteur Philippe, spécialité : réanimation par storytelling).

    Franchement, tu donnes envie de tester ce jeu. Il me manque juste quelques photos pour accompagner ton récit, et là c’est banco !

    Bon, maintenant tu te dépêches : tu finis ta soupe et tu y retournes, hein. Nous, on attend la suite !

    Bises,

    Virginie – La p’tite fée des fleurs

    1. Coucou Virginie !

      Promis, pour la Mission 3, j’ajouterai un sticker ‘Garanti sans gluten mais riche en sueurs froides‘ pour prévenir les lecteurs ! C’est vrai que le Sherman, c’est un peu comme un studio parisien sous les toits en plein mois d’août, mais avec des obus de 88 mm qui s’invitent à l’apéro.

      Le plus fou, c’est qu’en vrai, je ne manipule que des petits pions en carton sur une carte… Rien, absolument rien dans le matériel ne laisse imaginer cette ambiance de sardine en boîte ! C’est là que le cerveau fait tout le boulot (ou qu’il disjoncte, au choix).

      D’ailleurs, tu as raison pour les photos : je vais sérieusement me pencher sur l’ambiance visuelle très prochainement pour que vous puissiez mieux visualiser mon ‘charnier’ de papier. Allez, j’avale ma soupe, je remets ma casquette de commandant et je retourne dans ma cocotte-minute !

      Bises de l’intérieur du char,

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