LIBÉRATION – Chronique d’Uchronie – Épisode 2

1941 : La Confrérie Notre-Dame

Le ressac de l’Atlantique et les ombres du port

Le mois d’avril 1941 s’annonce étonnamment clément sur les quais de La Rochelle. Pourtant, sous la douceur printanière, l’air est lourd, saturé par l’odeur entêtante de mazout lourd échappée des U-Boots qui patrouillent au large. À la terrasse du petit café du port, la réalité du rationnement nous frappe en plein visage : sur la table en bois usé, pas de croissants dorés ni de tartines beurrées. On nous sert un infâme café d’ersatz à la chicorée, tiède et sans sucre, accompagné d’un morceau de pain gris et compact, une « biscotte de guerre » qui exige une solide dentition.

C’est dans cette ambiance de resquille que je retrouve Bernard Anquetil, alias « Eugène ». Les clients rasent les murs et baissent les yeux, mais nous, nous jouons l’indifférence. Sur un bout de papier dissimulé sous nos tasses poisseuses, je note fébrilement les coordonnées d’un parachutage prévu entre Lorient et Vannes, où nous attendent des explosifs et du matériel. Eugène me glisse également une zone de fouille critique sur les berges de la Garonne, près de Bordeaux.

On liquide notre breuvage, on ajuste nos cols et on se dirige vers les tours médiévales du port. À chaque pas, mes yeux balaient les ruelles : je repère une impasse pour s’éclipser, j’observe le pas cadencé d’une patrouille, je devine qui regarde ailleurs et qui collabore. Appelez-moi Simone. C’est mon histoire, et dans ce jeu de dupes, ma vigilance est notre seule assurance-vie.

Le saviez-vous ? — Fondé à l’automne 1940 par Gilbert Renault (le célèbre Réseau Rémy), la Confrérie Notre-Dame (CND) s’impose dès 1941 comme l’un des services de renseignement les plus efficaces de la France libre. Spécialisé à l’origine dans l’observation des côtes de l’Atlantique, ce réseau transmet à Londres des informations cruciales sur les mouvements maritimes allemands, le trafic des U-Boots et les fortifications naissantes du Mur de l’Atlantique. Un travail de l’ombre payé au prix fort.

Mission 1 : Le baiser de La Rochelle (Le vol des documents)

La sacoche contenant les détails du parachutage est à quelques centaines de mètres, cachée dans un local au bout du port. Les soldats de la Wehrmacht sont partout, le regard inquisiteur et la main sur le holster. Au détour d’un môle, je repère Tristan, adossé à un mur de pierre, jouant négligemment avec une cigarette éteinte pour faire le guet. La porte de l’objectif est juste à côté de lui.

Pour nous donner le champ libre, Yvonne Oddon et Eugène entrent en scène. Ils se calent pile devant le chambranle de la porte et, feignant l’urgence de la séparation, s’enferment dans la posture de tous les amants du monde : enlacés dans un baiser fougueux, presque théâtral. Yvonne porte une veste tailleur d’avant-guerre cintrée en lainage usé et une jupe droite qui s’arrête strictement aux genoux, restriction oblige. Ses jambes sont nues, mais elle a poussé le détail jusqu’à dessiner une fausse couture au crayon noir sur l’arrière de ses mollets pour imiter les bas de soie devenus introuvables.

Le peloton de la Wehrmacht qui passe à niveau ralentit le pas. Les soldats ricanent, le cou tendu, totalement hypnotisés par le spectacle. Yvonne, sans rompre l’étreinte, leur décoche un petit sourire discret par-dessus l’épaule d’Eugène pour parfaire le piège. Profitant de ces quelques secondes d’égarement bureaucratique, Eugène glisse une main derrière son dos, fait jouer la serrure, s’engouffre dans le local et en ressort un instant plus tard, la mallette de cuir fermement serrée sous son bras. Un hochement de tête impalpable : la première mission est validée.

Le saviez-vous ? — Les transmissions radio : En 1941, envoyer les renseignements collectés à Londres est une mission suicide. Les opérateurs radio (ou « pianistes ») transportent des émetteurs-récepteurs lourds dissimulés dans des valises. Pour ne pas être repérés par les camions de goniométrie allemands (les redoutables « écouteurs » de la Funkabwehr qui traquent les ondes), les sessions d’émission ne doivent jamais dépasser 20 à 30 minutes. Un jeu du chat et de la souris où la moindre minute de trop signifie la mort ou la déportation.

Mission 2 : Les secrets du U-Boot et le sacrifice de Simone (Bordeaux)

Une camionnette de l’atelier de réparations navales nous récupère à 9h30 pour nous conduire vers la Gironde. Vers 11 heures, des uniformes vert-de-gris barrent la route. Sueur froide. Mais l’un des soldats s’approche et nous glisse un mot d’ordre : c’est Geneviève de Gaulle en personne, camouflée sous une capote militaire trop grande. La voie est libre.

Nous atteignons les abords nord de Bordeaux en début d’après-midi, sous un ciel de traîne. Le plan est vague : le sous-marin allemand est censé mouiller à deux kilomètres d’une usine désaffectée dont il ne reste que deux hautes cheminées de brique rouge. Nous nous déployons en éventail dans les herbes hautes des berges.

Un claquement sec de culasse rompt le silence, suivi par la voix ironique de Tristan : « C’est bon, je me rends… Je ne faisais que me promener, pas de blague les gars ! » Accroupies dans les ronces, Yvonne et moi regardons passer une camionnette bâchée. À l’arrière, entre deux gardes armés, Tristan nous aperçoit mais garde le visage de marbre. Notre cellule vient de perdre son premier pion, le curseur du tir à la corde penche dangereusement du côté de l’Occupant.

Quinze minutes plus tard, Yvonne me fait signe depuis un fourré. Elle a trouvé le U-Boot en carénage, ainsi que des caisses de transport alignées sur le quai. Elle a même pu noter son numéro d’identification. Le problème ? Trois sentinelles allemandes fument et discutent sur des caisses, bloquant l’accès.

C’est là que le style uchronique exige de l’improvisation. Je regarde Yvonne, j’attrape un caillou pointu et je m’entaille la joue. Je déchire d’un coup sec le bas de ma jupe plissée en rayonne, j’entrouvre mon chemisier de toile légère et je m’avance vers les soldats en boitant, brisant délibérément leur champ de vision pour masquer Yvonne.

« Aidez-moi… Je me suis fait attaquer… J’ai mal », dis-je en allemand de cuisine, les mains tremblantes. Je tremble de peur, mais le jeu d’actrice fonctionne. Les trois gaillards se lèvent, flattés qu’on implore leur protection, et m’entourent. Pendant cinq longues minutes, je tiens mon rôle au milieu des relents de tabac de leurs cigarettes allemandes. Derrière eux, Yvonne se glisse comme une couleuvre, force le loquet d’une caisse, en extrait le contenu et se replie dans l’ombre. Je les remercie d’un sourire larmoyant et m’éloigne à pas lents.

Dix minutes de marche plus tard, nous sommes à l’abri sous les taillis où est garée notre camionnette. Yvonne ouvre le sac, le visage décomposé. Pas de plans de torpilles, pas de pièces mécaniques. Rien que des toiles de maître enroulées, des cadres dorés et des statuettes. « Des tableaux, des œuvres d’art… Ils nous pillent, Yvonne, ils nous enlèvent notre histoire ! » La Kommandantur ne fait pas que la guerre, elle organise le vol de notre patrimoine.

Le saviez-vous ? — Les U-Boots et la base sous-marine : En 1941, la façade atlantique française devient le point de départ de la terrible « Bataille de l’Atlantique ». Les sous-marins allemands (U-Boots), organisés en « meutes de loups » par l’amiral Dönitz, traquent les convois alliés. Pour les protéger des bombardements, les Allemands entament dès 1941 la construction de gigantesques bases sous-marines en béton armé à Lorient, La Rochelle et Bordeaux. Des monstres de bunkers presque indestructibles.

Mission 3 : Le vacarme des arbres de Bretagne (Le parachutage)

Nous reprenons la route en direction de la Bretagne. Le trajet est interminable, rendu éprouvant par les pannes mécaniques et les détours nécessaires pour éviter les barrages. La nuit entière se passe à rouler à tâtons, les phares occultés par des caches bleutés, l’esprit lourd de fatigue et hanté par l’image de Tristan. À l’arrière de la camionnette, le vieux poste de radio grésille faiblement. Entre deux interférences, les notes cuivrées du jazz de Django Reinhardt et du Quintette du Hot Club de France s’élèvent, étouffées par le ronronnement du moteur. Cette musique interdite par l’Occupant est notre seule bouffée d’oxygène.

Le lendemain, le voyage s’étire encore. La fin d’après-midi est déjà là lorsque nous approchons enfin de la zone cible, un petit village breton situé entre Lorient et Vannes. L’endroit est lourdement occupé par une unité blindée allemande qui semble s’installer pour la nuit. À la sortie du bourg, un véhicule léger avec trois soldats s’apprête à partir en patrouille. La guigne !

C’est au tour d’Yvonne de payer de sa personne. Elle attrape une fiole d’eau-de-vie de prune de contrebande que le chauffeur gardait sous son siège, en avale une immense goulée pour empester l’alcool, et se dirige en titubant vers les Allemands. Elle s’effondre contre leur roue arrière, simulant une ivresse totale. Les trois soldats descendent en riant, fascinés par son jeu d’actrice.

Pendant qu’Yvonne les neutralise en réclamant de l’eau et des pansements, nous nous éclipsons. Quelques kilomètres plus loin, en début de soirée, nous atteignons le point de ralliement secret pour rencontrer un fermier du coin. Il nous fournit des vélos équipés de solides porte-bagages renforcés avec du fil de fer et nous met en contact avec d’autres résistants venus prêter main-forte. L’attente commence, longue, nerveuse, s’étirant sur plusieurs heures au fond d’une grange sombre.

Vers 2 heures du matin, cette fois au cœur de la nuit d’après, nos oreilles captent enfin le vrombissement lourd d’un bombardier Whitley de la RAF volant à haute altitude. Dans le ciel breton, deux parachutes se détachent. Le premier conteneur percute le sol de la prairie dans un bruit sourd à moins de cent mètres. On charge les paniers d’osier tressé sur les vélos, bien plus silencieux que la camionnette.

Le second parachute a dérivé et s’est coincé à cinq mètres de hauteur dans les branches d’un vieux chêne. L’urgence nous fait oublier la prudence. Eugène grimpe au tronc, mais une branche cède. Dans un froissement terrible, le conteneur bascule et s’écrase au sol dans un vacarme de quincaillerie. Bilan : deux grosses coupures aux mains pour Eugène, une cheville foulée pour le fermier, mais surtout un fou rire nerveux que nous étouffons dans nos manches en ramassant les boîtes éparpillées dans la mousse.

Après avoir tout camouflé sous la paille, nous faisons l’inventaire de la cargaison : de la dynamite en bâtons, des cordons détonateurs, des pinces coupantes et des câbles électriques. Tout le nécessaire pour saboter les voies ferrées de la ligne Saint-Nazaire/Nantes.

Yvonne nous rejoint au lever du jour, fatiguée mais hilare. Non seulement elle a survécu à sa comédie face aux soldats, mais pendant qu’ils s’affairaient autour d’elle, elle a réussi à planter son couteau de poche à plusieurs reprises dans le flanc de leur pneu arrière. La patrouille a passé le reste de la nuit à plat, clouée sur place.

Le saviez-vous ? — Les explosifs artisanaux : En 1941, le plastic (ou « C-composition ») parachuté par le SOE britannique commence à peine à garnir les caches de la Résistance. En attendant, les saboteurs utilisent la dynamite civile volée dans les carrières ou fabriquent du « Shedite », un explosif artisanal à base de chlorate de potassium (désherbant agricole) et de sucre ou d’huile de ricin. Instable, sensible à l’humidité et hautement dangereux à manipuler, il demandait un courage insensé aux chimistes de l’ombre.

L’heure des bilans

Les trois objectifs de notre feuille de route sont remplis, mais le score de cette manche reste incertain. Le port de La Rochelle se gorge chaque jour de nouvelles structures de béton, Bordeaux pullule de patrouilles et Saint-Nazaire se transforme en camp retranché. Tristan est entre leurs mains, et l’Occupant resserre patiemment ses mailles.

Mais qu’ils se le tiennent pour dit : ils ont les blindés et les prisons, mais nous avons les vélos, la dynamite et une sacrée dose de mauvaise foi clandestine. La confrontation ne fait que commencer.

Le saviez-vous ? — Pearl Harbor (L’année du basculement) : Si l’année 1941 est celle d’une chape de plomb terrible sur la France occupée, le séisme qui va tout changer se produit le 7 décembre 1941 à des milliers de kilomètres de là. L’attaque surprise de l’aviation japonaise sur la base américaine de Pearl Harbor provoque l’entrée en guerre immédiate des États-Unis. Pour les réseaux de la Résistance européenne, brisés par les arrestations, c’est l’étincelle d’un immense espoir : la certitude que le conflit est désormais mondial et que l’Allemagne nazie finira par plier sous le poids industriel des Alliés.

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2 commentaires

  1. Absolument génial !! Le scénario est vraiment superbe et que dire des dessins !!! Magnifique. Cela amène vraiment un plus dans le récit. Il va falloir que tu fasses des livres d’histoires, par jeux !!! Il va falloir y réfléchir !

    Le réseau Notre Dame va permettre, entre autre, d’alerter Londres sur les préparations de mise en standard de la cale sèche de St Nazaire ce qui fera comprendre que le départ du Bismarck de Norvège, se fait en direction de St Nazaire pour les réparations nécessaires. Cela va permettre à la Marine Anglaise de faire remonter, à toute vitesse, leur porte-avions afin de couper la route à ce géant des mers et permettre sa destruction.

    Le réseau permettra également, la réalisation du raid commando sur St Nazaire, la destruction et la capture du matériel du plus important radar allemand sur la côte Ouest et bien d’autres réussites, jusqu’au 6 juin 1944.

    Le réseau fournira le renseignement comme quoi les batteries de la pointe du Hoc n’ont pas été encore mises en place. Malgré cela, les américains, considérant peu fiables ces renseignements, décideront d’envoyer le 2ème bataillon de Rangers avec 225 hommes. A la fin des combats, seuls 90 hommes sont encore en état de combattre pour constater que les 6 pièces d’artillerie n’étaient effectivement pas en place.

  2. Un immense merci, Jean-Claude, pour ce commentaire absolument génial et d’une immense gentillesse ! Savoir que le scénario et le rendu visuel résonnent autant en toi est la plus belle des récompenses.

    Pour la petite histoire, je dois t’avouer que je suis ultra nul en dessin ! C’est l’intelligence artificielle qui donne vie aux visuels. En revanche, cela me demande un travail de l’ombre colossal : je passe des heures et des heures à décrire minutieusement chaque situation, chaque ambiance et chaque micro détail pour guider la machine, afin d’obtenir un rendu le plus fidèle possible à l’image que j’ai en tête et à l’atmosphère de l’époque.

    Et quel plaisir de lire tes précisions historiques ! Un immense merci pour ce partage de connaissances sur le réseau Notre-Dame. C’est fascinant de se replonger dans ces détails, du destin du Bismarck au sacrifice tragique des Rangers à la pointe du Hoc. C’est toujours un réel bonheur d’apprendre à tes côtés.

    Tu as vu juste : mon but est vraiment d’immerger les lecteurs au cœur de mes récits, et de continuer à faire vivre cette passion pour la lecture, le jeu et le partage. Quant à ton idée de faire des livres d’histoires par jeux… c’est une excellente piste à méditer ! 😉

    Au plaisir de te lire pour la suite de l’aventure !

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