Note 2 sur la carte
Matin calme et confiture dans la barbe
Définitivement, l’auberge de La Nuit Tranquille porte bien son nom. Après un sommeil réparateur qui a fini de faire oublier les morsures de la veille, nous émergeons au grand jour, prêts à en découdre.
Borin entame alors la descente des escaliers, luttant tragiquement contre la gravité et les affres du réveil. Les bottes martèlent les marches, une main agrippée à la rampe hurlante, l’autre soutenant péniblement sa lourde carcasse. La barbe encore emmêlée par l’oreiller, le regard embrumé par la lumière matinale, le puissant Gardien loupe la dernière marche dans un raté mémorable qui fait trembler les dalles de la salle d’auberge. Remis de ses émotions et de cette douloureuse épreuve, il rejoint enfin la table où le petit-déjeuner prend des allures de fête : une imposante miche de pain, du beurre frais et une confiture maison généreuse, dont une bonne partie finit inévitablement par redécorer la barbe touffue du nain.

Soudain, la porte de la salle à manger claque contre le mur. Un prêtre déboule en trombe, l’air affolé, hurlant à la cantonade qu’il cherche de braves âmes pour purger la crypte du monastère, prise d’assaut par une bande de gobelins venus piller le sanctuaire.
Je lui fais signe de nous rejoindre à notre table. Entre deux bouchées de pain, il nous détaille la route et le peu qu’il sait de cette attaque soudaine. Ni une ni deux, nous bouclons nos affaires. Un saut rapide par les cuisines de l’auberge nous permet de faire le plein de victuailles et de quelques fioles d’hydromel, suivi d’un passage chez l’armurier local pour équiper notre Gardien d’une vraie masse d’armes et m’offrir une épée courte.
Trois heures de marche nous séparent du monastère. C’est exactement la distance qu’il faut à Borin pour digérer les huit tranches de pain à la confiture englouties au réveil.
Comité d’accueil sous la voûte
L’édifice religieux se dresse enfin au bout du chemin. Nous repérons sans peine l’escalier qui s’enfonce vers la crypte. Je saisis une torche, descends les premières marches et la fixe sur un crochet mural afin d’éclairer la porte que le Gardien s’apprête à enfoncer.
Borin pousse le battant bruyamment, révélant une vaste salle voûtée. Au centre trône une table imposante, flanquée d’une commode dans l’angle opposé. Deux rats géants patrouillent sur les dalles, épaulés au fond par un gobelin archer qui semble nous attendre de pied ferme.

Je longe prestement le long du mur droit pour garder l’archer dans mon champ de vision, j’arme rapidement deux projectiles dans ma fronde. Avant même que le gobelin n’ait le temps d’ajuster son tir, les billes foncent et lui fracassent le crâne. Il s’effondre net, sans un cri.
Pendant ce temps, les deux rats se ruent sur nous. Leurs morsures désordonnées manquent de tranchant et nous parons l’assaut sans concéder la moindre égratignure. Lâchant ma fronde pour dégainer mon épée courte tout juste acquise, je saute sur le premier rongeur pour lui planter ma lame dans le dos. Quant à Borin, inaugurant avec une satisfaction visible sa nouvelle masse, il réduit la tête du second monstre en une infâme bouillie sanguinolente.
Le captif du passage secret
En inspectant la commode au fond de la pièce, des traces de frottement sur le sol attirent notre attention : le meuble a été déplacé récemment. En unissant nos forces, mais surtout celle du nain, nous faisons pivoter l’imposant mobilier, révélant l’accès à un espace secret.
À l’intérieur, recroquevillé dans un coin et secoué de tremblements incontrôlables, se tient un moine terrifié. Deux portes verrouillées et un tonneau poussiéreux complètent le décor de ce réduit.

Borin s’approche du religieux, qui se présente sous le nom de Frère Roger.
— Mes deux frères n’ont pas survécu à l’attaque… balbutie-t-il, la voix chevrotante. Les gobelins m’ont piégé ici. Je peux vous ouvrir l’accès vers la grande salle de réunion, ou vers la cave à hydromel.
À l’évocation du mot « cave », je vois une étincelle s’allumer instantanément dans le regard du nain. Était-ce l’amour de la belle maçonnerie fraîche ou la simple perspective d’une gorgée de ce précieux breuvage ? Le mystère reste entier. Néanmoins, la raison l’emporte : nous choisissons la porte menant au foyer de l’invasion. Frère Roger déverrouille l’accès derrière lui et insiste pour nous emboîter le pas — ce qui implique de garder un œil très vigilant sur sa personne.
Mauvaise surprise et pièges désamorcés
Un couloir sombre et poisseux s’ouvre sous nos pas. Tout au bout, sous une porte renforcée, filtre cette étrange lueur violette que nous commençons à bien connaître.
Avant de m’engager, je décide de fouiller le tonneau de la pièce secrète. Je prends appui sur mes jambes pour forcer le couvercle mais le sol se dérobe subitement sous mon poids ! Grâce à un réflexe instinctif, je saute de côté à la dernière fraction de seconde, évitant de finir empalé au fond d’un trou piégé par les gobelins. Le butin trouvé au fond ? Deux misérables pièces d’or. Un tarif un peu cher pour manquer d’y laisser ma peau !

Pendant ce temps, Borin est déjà à l’œuvre dans la galerie. Faisant étalage de son savoir-faire en mécanique, il repère et neutralise deux pièges tendus sur le passage. Le chemin est enfin libre.
L’ombre d’Arcad Éda
Mon compagnon agrippe la poignée de la porte et la pousse avec toute la délicatesse dont un nain armé est capable.
Trois gobelins nous font face, dont un colosse balafré que Frère Roger identifie dans un souffle effrayé. Ils se tiennent autour d’une brume violacée au centre de laquelle deux fragments lumineux palpitent comme un cœur de pierre.
N’écoutant que mon instinct magique, je canalise mon énergie vers cette anomalie. Un sort de Pluie de flèches fuse de ma fronde : deux traits de lumière pure viennent frapper de plein fouet les éclats au centre de la nébulosité. Le premier se brise en révélant une amulette antique, tandis que le second se fend pour libérer une pierre runique.

Dans un crépitement sourd, la source violette implose, balayant la brume et laissant le sol parfaitement immaculé, à l’exception des deux objets libérés.
Paniqués par cette manifestation magique, les trois gobelins nous bousculent sans même chercher le combat et déguerpissent comme si les démons de l’enfer étaient à leurs trousses.
— Nous aurions dû les tuer avant ! bougonne Borin en ajustant sa prise sur son arme.
Soudain, une voix caverneuse et immatérielle résonne dans la cavité :
— Je me nomme Arcad Éda. Ce que vous venez de détruire est une source d’Ombres, une porte entre le royaume des Ombres et notre monde. D’autres sources existent ça et là et mettent en péril l’équilibre d’Erune. Vous seuls êtes en mesure de m’aider. Le combat sera long et non sans peine. Nous nous reverrons bientôt…
Le silence qui suit est si lourd qu’on pourrait entendre une mite tousser. Borin pivote lentement vers moi, la bouche pleine d’air et les yeux écarquillés, inspectant les quatre coins du plafond et donnant un coup de masse dans l’air.
— Tu as entendu la même chose que moi, Lira, ou le breuvage de ce matin commence à me jouer des tours ?
Les Bienfaiteurs d’Orival
Le calme revenu, nous inspectons les lieux. Sous une pile de vieux vêtements dans un angle, un petit coffre révèle son contenu : une rune céleste, un pistolet à poudre noire, deux pièces d’or et une bourse de Liloudou (herbes séchées).
Au moment du partage, Borin débouche un flacon d’hydromel et en engloutit une longue gorgée.
— Ça ne soigne pas, mais ça fait un bien fou ! Vous en voulez un peu, Frère Roger ?

De retour à la surface, la communauté religieuse nous réserve un accueil chaleureux. Les moines racontent nos exploits aux plus hauts dignitaires de leur ordre, nous décernant officiellement le titre de « Bienfaiteurs d’Orival ».
Pour nous remercier, ils nous ouvrent leurs réserves, garantissant à Borin un accès à vie à leur cuvée d’hydromel la plus ancienne — une distinction que mon compagnon accueille avec une ferveur presque sacrée.
À suivre – chapitre 3 – La Caverne aux Gobelins
2 commentaires
Un vrai régal ce récit comme l’hydromel ingurgité par le Nain ! Bravo !
Santé Dark ! 🍻
Content de voir que cette gorgée de récit t’a plu ! Promis, le Nain s’en est remis… ou presque !
Merci beaucoup pour ce chaleureux message qui fait chaud au cœur du Scribe que je suis !
D’autres chapitres et d’autres choppes d’hydromel arrivent très vite, tu peux me faire confiance !