Le poids du fer et les premiers pas
La journée a commencé sous le signe d’une lourdeur écrasante. Mes jambes pesaient des tonnes, et l’acier de ma toute nouvelle double hache me sciait l’épaule. À mes côtés, Edel n’était pas plus fringante, bien que sa nouvelle robe d’archimage lui donne une allure follement solennelle. Nous avons considérablement ralenti le pas, vidés par nos récentes mésaventures.
Soudain, un fourré s’est agité. Un magnifique Plumeroc a surgi, les plumes dressées, visiblement décidé à faire de nous son petit-déjeuner.
D’un geste ample, guidé par un élan purement impulsif, j’ai fait tournoyer mon arme. Le coup a été si fulgurant que la pauvre bête a été découpée en quatre avant d’avoir pu pousser son premier cri de guerre.
Quelques minutes plus tard, l’oiseau cuisait déjà sur une broche improvisée. C’était fin, c’était subtil, c’était du Bast tout craché, mais au moins, nous avons mangé chaud avant de reprendre notre pénible progression à travers la plaine.
Une étrange mélodie en fin de journée
En fin de journée, alors que le feu crépitait doucement, une étrange mélodie s’est élevée au loin, flottant sur la savane. Mon sang n’a fait qu’un tour. Je me suis levé d’un bond, saisissant mon arme, et j’ai intimé l’ordre à ma sœur :
— Reste derrière moi !
Trois petits pas. C’est le temps qu’il a fallu à un Pesticroak pour tenter une embuscade, et à ma lame pour le diviser proprement par deux dans un bruit de sifflement impeccable.

En écartant les hautes herbes, nous sommes tombés sur un spectacle surréaliste. Un homme, assis sur une souche, jouait un splendide morceau à la flûte. Autour de lui, une poignée de monstres d’ordinaire féroces l’écoutaient religieusement, les yeux mi-clos. C’était Ono, le musicien de légende.
En nous voyant approcher, l’homme s’est interrompu, le regard glissant de ma double hache encore fumante vers les restes du monstre. Loin d’être paniqué, il a esquissé un sourire teinté de lassitude.
— La force brute… Toujours la force brute, a-t-il murmuré en caressant le bois sombre de son instrument. Le monde n’a plus que ce mot à la bouche. Pourtant, il existe d’autres voies. Ma flûte de Barat possède le pouvoir de transformer l’agressivité des monstres pour s’en faire des alliés. C’est un trésor inestimable, et je refuse de le laisser aux mains de simples brutes. Prouvez-moi que vos esprits dépassent la taille de vos armes. Amadouez un Gluglu sans verser une goutte de sang, et je vous fais cadeau de cet instrument !
L’art délicat de charmer les monstres
Le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil, nous avons déniché un Gluglu au milieu d’un champ fleuri. À notre vue, l’instinct combatif de la bête a pris le dessus et elle nous a foncés dessus, toutes antennes en avant. Paniqué, j’ai porté le bec de la flûte à mes lèvres et j’ai soufflé de toutes mes forces.
Ce fut Edel la première surprise de voir le monstre s’arrêter net, secouer la tête, puis venir ramper gentiment contre mes jambes en poussant de petits bruits affectueux. Ébahi par mon propre succès, j’ai arrêté net de souffler. Erreur tactique : privé de musique, le Gluglu a paniqué et a détalé dans les fourrés.
De retour auprès d’Ono, je m’attendais à ce qu’il se moque de mon flagrant délit de fausse note. Mais le vieux maître a esquissé un sourire bienveillant avant de me tendre définitivement l’instrument de bois sombre.
— Vous avez compris l’essentiel, Bast, nous a-t-il dit d’une voix calme. Un guerrier ne sait généralement que détruire. Mais en choisissant de souffler dans cette flûte plutôt que d’abattre votre hache, vous avez prouvé que vous cherchiez une autre voie que le sang. Sa magie a fonctionné : vous avez transformé sa rage, même un court instant. Conservez-la. Elle vous sera bien plus utile que la force brute face aux ombres qui menacent Lanoth.
Je me suis incliné pour le remercier, serrant l’artefact entre mes doigts calleux de combattant. À ma droite, je sentais le regard d’Edel. Un regard intense, brillant d’une envie à peine contenue. Ma sœur ne quittait pas des yeux le bois sculpté de la flûte. Elle qui passait ses journées à canaliser les flux magiques et à chercher l’harmonie des arcanes, cet objet vibrait à l’unisson exact de son âme.
Je me suis tourné vers elle et, dans un grand sourire, lui ai tendu l’instrument.
— Tiens, attrape. Toi tu as trente ans d’avance sur moi pour réfléchir et manipuler la magie supérieure. Moi, si je souffle là-dedans en plein combat, je vais juste gober un Slime par mégarde ou cracher un postillon magique. Cet artefact est fait pour toi, petite sœur.
Edel a écarquillé les yeux, surprise, avant de s’emparer de la flûte comme s’il s’agissait du plus précieux des grimoires. Ses doigts ont immédiatement trouvé leur place sur les trous du bois, et j’ai vu à son sourire que son esprit concevait déjà mille mélodies.
— Merci, Bast, a-t-elle murmuré, sincèrement touchée. Promis, je te jouerai une berceuse la prochaine fois qu’un Ursus essaiera de te piétiner.
— Partez en quête d’un arbre millénaire ; ce n’est qu’à l’abri de ses branches que votre plus belle mélodie révélera sa véritable magie, nous a glissé le musicien avant de s’évanouir dans la nuit.
Armés de ce nouveau pouvoir, nous avons décidé de piquer vers le sud, en direction des collines verdoyantes.
Le repaire contesté des hauteurs
La route a été rentable : deux Pesticroaks et deux Gluglus ont fait les frais de notre passage avant que nous attaquions la première véritable montée. La nuit tombait, et par chance, un rocher protubérant sur un talus formait un toit naturel idéal pour passer la nuit au sec. Le problème, c’est qu’un Vampilou aux dents longues et un Pyroplume, un oiseau de feu de sinistre mémoire, s’étaient déjà approprié l’endroit.

Le Vampilou, le plus proche, n’a pas eu le temps de négocier. Mon coup de hache combiné à une boule de feu rageuse d’Edel le renvoya au tapis en un clin d’œil. Mais le Pyroplume, furieux et visiblement attiré par les arcanes magiques de ma sœur, a fondu sur elle. Son attaque enflammée la brûla cruellement au bras tout en absorbant sa mana.
Tentant le tout pour le tout, j’ai déclenché une attaque de zone d’une violence inouïe, misant tout sur la puissance brute de mon acier. Le volatile se retourna alors contre moi et cracha un jet de flammes qui embrasa le bas de mes vêtements. La situation devenait catastrophique.
L’ultime étincelle de la rage
Edel, voulant m’aider, a balancé une série d’incantations enflammées sur l’oiseau de feu, sans grand succès, puis a empoigné son vieux bâton de bois pour frapper héroïquement la créature. Le coup a fait un bruit de brindille sèche. Aucun dégât. Mais voir sa silhouette frêle s’interposer entre le monstre et moi me donnait un coup de fouet magistral.
Rassemblant l’ultime étincelle d’énergie qui me restait, j’ai abattu ma double hache de toutes mes forces.
— Que le dieu des guerriers têtus soit loué ! j’ai hurlé dans un rugissement de bête.
Mon coup a tranché le poulet géant dans le sens de la hauteur. Il s’effondrait comme une masse.
Le matin, les os encore endoloris, nous avons pris la piste des collines. Un raclement lourd et métallique sur le sentier nous extirpa de notre torpeur : un Écaillepic, une tortue géante flanquée d’une carapace hérissée de piquants. Voulant tester la résistance de la bête, j’abattis ma hache de toutes mes forces. Le choc fit voler des étincelles, mais l’impact ne laissa qu’une pauvre éraflure. Face à une telle armure, mon arme actuelle ne faisait pas le poids : sa carapace était tout bonnement indestructible.
Sans insister, Edel a sorti un champignon de fuite.
— On décampe ! a-t-elle lancé.
Après l’avoir mangé, nous avons dévalé la pente à une vitesse prodigieuse.
Le mystère des sporules pures
Notre folle course nous a menés droit devant une mystérieuse bâtisse : la cabane de Padlijane. À peine avions-nous franchi le seuil qu’un chat violet s’est approché, tournant autour de nous à une vitesse frénétique. Soudain, un frisson nous a parcouru l’épiderme. De nos corps a commencé à s’échapper une fine nuée lumineuse : des sporules (particules magiques de poussières bleutées dégagées à la mort d’un monstre et ingérées par le personnage vainqueur pour améliorer leurs corps et leurs manas, appelé aussi montée de niveau).
Une vieille femme s’est avancée alors de la pénombre, les yeux plissés par la surprise. C’était Padlijane, la tenancière. Passant sa main à travers la poussière magique, elle a murmuré d’une voix tremblante :
— Impossible… Fascinant… Elles ne sont pas contaminées.
Elle nous a expliqué alors que toutes les sporules de la région étaient normalement corrompues par la volonté du mage noir Muoh, rendant les monstres fous.
— Mais les vôtres sont pures. Qu’est-ce qui vous protège ? nous a-t-elle demandé.
Troublée par ce mystère, elle est retombée doucement dans ses pensées en marmonnant des secrets sur son apprentie, Manoushka.
Le troc et le nouveau départ

L’heure était venue de faire du commerce. Padlijane nous a proposé d’ailleurs une quête curieuse : obtenir un objet de valeur en échange d’une griffe d’Ursus.
— La prochaine fois qu’on croise un ours de trois tonnes, il faudra lui faire une manucure de force, j’ai glissé à Edel.
Edel en a profité pour commettre le meilleur investissement de sa jeune carrière : elle a vendu son arme en bois inutile pour acheter un véritable bâton de sorcier. Le garde-manger de la boutique nous a permis également de refaire le plein de viande et de graines de mana.
En sortant de la cabane, nous étions une fois de plus complètement ruinés, mais requinqués, équipés et plus soudés que jamais.
— Prochaine étape : les forêts du nord, j’ai annoncé fièrement.
Les Ursus n’ont qu’à bien se tenir, et le dragon n’a qu’à bien se préparer. Pour nos retrouvailles et pour effacer la honte de notre fuite, on débarque cette fois avec de nouvelles armes et des talents affûtés !
2 commentaires
Toujours aussi bien écrit mais également illustré.
Je trouve que tu retranscris parfaitement le tempérament fougueux et brut de décoffrage de Bast vainement canalisé par la sagesse et la maturité d’Edel.
Ces deux là font vraiment la paire !
Pour ce qui est de Bôken en lui même, on se retrouve complètement dans notre manière de jouer.
On avance, on bute sur une difficulté qui nous fait bien comprendre que la fuite reste, à l’instant t, la meilleure option et on repart pour trouver de l’équipement ou le talent nécessaire pour franchir cette épreuve.
C’est d’ailleurs comme ça que le dragon d’Heurtebise a appris à nous connaître 😁.
Plus qu’à attendre sagement le chapitre 4 …
Merci beaucoup Olivier pour ton retour, ça fait vraiment chaud au cœur !
C’est top de voir qu’on partage la même vision et la même manière d’aborder le jeu — j’adore le : « on tente, on se fait corriger, on fuit, on revient plus armés » ! Le dragon d’Heurtebise s’en souvient encore, j’imagine (mort de rire). C’est génial de pouvoir comparer nos aventures de cette façon.
Pour les illustrations, je te rassure, je ne touche pas une bille en dessin, mais pire que ce que tu peux imaginer ! Je me fais aider par l’IA : l’idée c’est surtout d’aérer un peu les pavés de texte et de donner une petite touche visuelle à ce que j’ai en tête pour l’histoire.
Le chapitre 4 est en préparation (j’ai un de mes fils – 34 ans – actuellement à la maison et je joue à Set a Watch), j’ai hâte de partager la suite de mes péripéties ! À très vite !