Le Réveil des Rescapés et l’Appel d’Achille
Après notre débandade héroïque face à l’Ursus, le portique en bois de Heurtebise nous est apparu comme l’entrée du paradis.
C’est couverts de terre, de sang séché et de certitudes brisées que nous avons franchi le seuil de l’auberge locale. Une nuit complète dans un vrai lit, un repas chaud digne de ce nom et quelques bandages bien placés ont fait des miracles. Au matin, la magie de la régénération avait opéré : nous étions comme neufs, prêts à en découdre de nouveau (ou du moins, à essayer de ne pas mourir).
C’était sans compter sur Achille, le chef de Heurtebise. À peine avions-nous mis un pied dehors qu’il nous a interceptés, l’air grave et solennel. — Aventuriers, j’ai besoin de vos bras, nous a-t-il lancé d’une voix fatiguée. Un monstre ravage nos champs au nord. Son antre se trouve à deux ou trois heures de marche d’ici. Débarrassez-nous-en, et le village vous en sera éternellement reconnaissant. Je me suis redressé, bombant le torse, sentant déjà l’appel de la gloire. Edel, quant à elle, s’est contentée de soupirer discrètement en ajustant sa robe, anticipant sans doute les prochaines catastrophes.
Rumeurs, Monstrologie et Sauvetage Félin
Avant de foncer tête baissée vers le nord, nous avons flâné près de la salle commune. C’est le meilleur endroit pour glaner des informations. Bingo ! Un groupe de voyageurs y discutait de la tour de Babelico. Ils disaient qu’Ono, le légendaire joueur de flûte de Barat, se trouvait actuellement là-bas. La fameuse tour aux portes scellées sans serrure ! Je me suis juré de le rencontrer dès que possible.

Pour parfaire nos chances de survie, nous avons fait un crochet par la cabane de Momo, le monstrologue local. L’homme était un puits de science, entouré de bocaux étranges et de croquis de bêtes à cornes. Il nous a fait un cours magistral sur la classification des monstres et leurs environnements. Mais le plus fascinant, c’est quand il a évoqué l’apprivoisement : — Certaines créatures sauvages peuvent être adoucies, nous a-t-il expliqué en caressant une sorte de lézard à trois yeux. Si cela vous intéresse, allez voir le musicien Ono. Ses mélodies ont des vertus apaisantes pour les bêtes. Décidément, tous les chemins mènent à Babelico.
En quittant le village, je n’avais pas oublié ma promesse à Angèle. Nous avons commencé à faire des appels ridicules vers la lisière de la forêt : « Minou, minou, Moon ! Est-ce que tu es là, le chat bleu ? » Edel me regardait avec un mélange de pitié et d’exaspération, quand soudain, un faible miaulement a retenti. Perché tout en haut d’un arbre, coincé et tremblant, Moon nous fixait de ses grands yeux. Edel, faisant preuve d’une patience infinie, a grimpé avec précaution pour l’attraper délicatement. Pour éviter une seconde fugue, elle lui a fabriqué une petite laisse de fortune avec un bout de cordelette. Le fuyard était sous bonne garde.
L’Ombre du Dragon : Une question de proportions
Après deux heures de marche à travers la campagne, nous sommes arrivés au bord d’un champ de blé. Le spectacle était désolant : la moitié des cultures était calcinée, réduite en cendres noires encore fumantes.
Soudain, une ombre immense, titanesque, a balayé le sol, masquant le soleil. L’air est devenu brûlant. — À terre ! a chuchoté Edel en m’agrippant par le col de mon armure. Nous nous sommes aplatis au milieu des quelques céréales épargnées, retenant notre souffle, le nez dans la poussière. J’ai risqué un œil vers le ciel.

Ce que j’ai vu m’a glacé le sang : une silhouette reptilienne gigantesque, des ailes membraneuses qui battaient l’air avec un bruit de tempête, et une gueule capable d’engloutir une charrette d’un seul coup. — Un… un dragon, j’ai bafouillé, les yeux ronds comme des soucoupes, repensant aux vieux grimoires d’Herman. — Tu crois ? a ironisé Edel, la voix tremblante. Je pensais que c’était un très gros pigeon.
Si l’Ursus de la veille nous avait presque réduits en bouillie, cette bête mythique jouait dans une tout autre catégorie. Nous n’étions ni entraînés, ni équipés pour un tel suicide. Le courage, c’est aussi de savoir quand battre en retraite.
Nous avons fait demi-tour à une allure que je qualifierais de « très stratégiquement rapide ». De retour à Heurtebise, nous avons retrouvé Angèle en pleine discussion avec Achille. En apercevant son chat bleu sain et sauf, elle a fondu en larmes, nous serrant les mains avant de presser Moon contre elle. Une bonne action de faite !
J’ai ensuite pris un ton solennel pour m’adresser au chef du village : — Achille, la créature qui brûle vos champs… c’est un dragon. Pour être tout à fait honnête, si on y va maintenant, on va juste servir d’amuse-gueule. Mais nous reviendrons, c’est promis. Dès que nos bras seront plus solides et nos bourses plus pleines !
Le Réveil de l’Étincelle et la Botaniste des Ombres
Nous avons profité de l’occasion pour poser des questions sur la fleur de Latar. Achille a pointé du doigt un enclos situé juste au-dessus du village : — Allez voir Hana là-haut. C’est la botaniste de la région, elle saura vous aider. Sa réputation n’était pas usurpée. Hana, une jeune femme passionnée aux mains tachées de terre, nous a tout de suite éclairés : — La fleur de Latar ? Elle ne pousse que dans la pénombre la plus totale, là où le soleil ne pénètre jamais. Notre logique nous a immédiatement orientés vers les grottes. Et par chance, nous savions qu’il y en avait une tout près d’Ootoro.
Alors que nous nous préparions à repartir, j’ai ressenti une sensation étrange. Une chaleur diffuse parcourait mes membres. Mes muscles semblaient plus denses, mes réflexes plus vifs, et mon épée me paraissait soudainement beaucoup plus légère. Mes sens étaient aiguisés comme jamais. Les paroles d’Herman me sont revenues en mémoire : « Il y aura des moments dans votre vie d’aventuriers où vos esprits et vos corps s’aligneront brusquement, révélant votre véritable potentiel. » L’apprentissage portait enfin ses fruits. Je me sentais prêt à fendre des montagnes.
Le Vol de l’Ulule et la fureur magique
La journée touchait à sa fin, et l’idée de dormir à la belle étoile au milieu d’une forêt potentiellement peuplée d’Ursus ne m’enchantait guère. — Encore une heure de marche rapide et on sera dans les plaines tranquilles, j’ai encouragé Edel.
Mais le destin aime jouer avec nos nerfs. Un grand bruissement d’ailes juste au-dessus de nos têtes nous a fait lever les yeux. La nuit tombait, offrant le terrain de chasse idéal pour les Ulules, ces prédateurs nocturnes parents du grand-duc. L’oiseau était là, perché sur une branche basse, ses grands yeux jaunes fixés sur nous, prêt à fondre sur la moindre silhouette en mouvement.
— Laisse-moi faire, j’ai murmuré à ma sœur, impatient de tester ma nouvelle force. Je me suis élancé avec une vélocité inédite. Mon épée a décrit un arc de cercle parfait, percutant le volatile en plein vol et le projetant lourdement au sol. Avant même qu’il ne tente de se relever, Edel tend ses mains. Une boule de feu, bien plus vive et crépitante que d’ordinaire, a jailli de ses doigts pour griller instantanément la créature.

En voyant les braises s’éteindre, Edel s’est regardée les mains, essoufflée mais illuminée par un grand sourire. Elle venait elle aussi de ressentir cette fameuse connexion, cette barrière invisible que l’on brise et qui rend la magie fluide, évidente et infiniment plus puissante. Nous n’étions plus les novices de la veille.
Le Bestiaire des Plaines et la Colère du Frère
La traversée des plaines sous la chaleur étouffante a réveillé la mauvaise humeur de la faune locale. Nous avons d’abord croisé la route d’un Pesticroak, une sorte de crapaud géant répugnant. Avant même qu’il ne saute, une odeur nauséabonde, absolument insupportable, s’est propagée, nous coupant presque la respiration. Une véritable attaque olfactive ! — C’est trop dégoûtant, a hurlé Edel. Canalisant son tout nouveau potentiel, elle a invoqué une boule de feu d’une violence inouïe. L’explosion a été si destructrice que le crapaud nauséabond a été instantanément réduit en une flaque bouillonnante et inoffensive. Propre, net, et surtout : ça ne sentait plus le marécage.
Mais le répit fut de courte durée. Un fourré a éclaté à ma droite, laissant surgir un Plumeroc, un oiseau coureur géant doté d’un bec tranchant, bien décidé à faire de moi son déjeuner. Il a bondi, serres en avant. D’un geste ample, fulgurant et plein d’assurance, j’ai abattu mon épée pour lui sectionner les pattes. Malheureusement, le timing était légèrement imparfait : un seul de ses membres a été coupé au passage. Déséquilibré mais lancé dans son élan, le monstre a poursuivi sa course folle directement sur Edel. Ses serres acérées ont entaillé l’avant-bras de ma sœur dans une décharge douloureuse.
Le sang est monté à mes tempes. — On ne touche pas à ma sœur ! j’ai hurlé. Dans un élan de pure rage fraternelle, j’ai fait virevolter ma lame et j’ai tranché net la tête du Plumeroc. Le corps s’est effondré dans la poussière. On ne s’en prend pas à ma famille, c’est la règle d’or.
La Grotte d’Ootoro et le Coffre Maudit
Nous avons finalement atteint l’entrée de la grotte d’Ootoro pour y dresser notre campement. La nuit fut loin d’être reposante pour moi. J’étais épuisé, chaque muscle me faisant souffrir, tandis qu’Edel, étonnamment plus endurante, veillait sur le feu.
Au matin, Edel a enflammé une torche et nous avons pénétré dans les profondeurs de la roche. L’atmosphère à l’intérieur était étouffante, saturée d’humidité et d’une odeur indescriptible, à mi-chemin entre la soupe rance et des choses qu’il vaut mieux ne pas chercher à identifier.

Le sol de la caverne était un capharnaüm sans nom : vieilles couvertures crasseuses, restes de repas moisis et objets hétéroclites entassés à la va-vite. À la lueur vacillante de quelques bougies usées, nous avons distingué une silhouette au fond de la cavité. Un homme barbu nous fixait, immobile. — Furo… c’est mon nom, a-t-il grogné d’une voix traînante.
L’homme semblait complètement déconnecté de la réalité, marmonnant des phrases sans queue ni tête à propos d’un « château de Léonie » et de la « maîtrise de l’énergie ». — Vous n’auriez pas des Doroyakis ? a-t-il soudain demandé, l’air affamé. Comprenant que nous n’en tirerions rien d’autre que des maux de tête et des effluves douteux, nous avons sagement décidé de rebrousser chemin. Plus vite nous mettrons de la distance entre nous et ce pauvre ermite, mieux nos nez se porteraient.
Heureusement, notre retraite a été illuminée par une découverte majeure : dans un renfoncement du couloir, un magnifique coffre en bois renforcé de fer nous attendait.
La fortune nous sourit enfin ! j’ai jubilé. Je me suis précipité pour l’ouvrir, mais la serrure était d’une complexité rare. Pas de fente classique, il fallait manifestement une clé très spéciale.
Laisse-moi lui donner un bon coup de hache, j’ai proposé en ricanant. — Surtout pas, Bast ! Si tu forces le mécanisme, tu vas détruire tout ce qu’il y a à l’intérieur, m’a stoppé Edel. Quelle poisse ! Nous avons dû abandonner le coffre et son mystère.
Retour aux Affaires
Bilan de l’expédition : nous devions impérativement retourner à Ootoro pour panser nos plaies et retrouver un semblant de confort. La piste de la tour de Babelico pour trouver le musicien Ono restait notre meilleure option pour avancer.
Avant de reprendre la route, nous avons liquidé nos dernières pièces pour mettre à jour notre équipement. J’ai vendu ma fidèle épée bâtarde pour faire l’acquisition d’une double hache monumentale. Edel, de son côté, a revendu ses anciens effets de mage pour s’offrir une tenue d’archimage, bien plus protectrice et digne de son nouveau statut.
Nous voilà parés. La tour de Babelico nous attend, et cette fois, nous espérons bien y dénicher notre musicien !
Le Grimoire des Tables de Légende vous donne rendez-vous pour le Chapitre 3. Bast et Edel parviendront-ils à retrouver le légendaire Ono à Babelico ? Quelles nouvelles créatures croiseront leur route ? La suite de nos exploits ludiques arrive bientôt !