LES NOMINÉS DU NÉOMBRE – Chapitre 2

Premiers Crocs, Onguent Purgatif et Entorse aux Bonnes Manières

À peine franchissons-nous la lisière du Bois Souillé que l’atmosphère s’épaissit d’un brouillard poisseux. Si la magie blanche des moines de Senapus me rappelle la douce chaleur apaisante de mon cloître natal, l’air de cette forêt empeste la magie noire à plein nez Une aura de pourriture et de rancœur ancienne qui me hérisse les poils de la nuque.

Le premier loup surgit du sous-bois sans un bruit. À l’examiner de près, la pauvre bête n’a plus grand-chose de naturel : ses pattes antérieures suintent d’une purulence verdâtre et ses yeux brillent d’une haine maléfique. Pendant que je m’épuise à émousser la lame de mon épée sur le cuir coriace du flanc du monstre pour tenter d’atteindre un organe vital, Odératus se mue en un véritable garde-malade de guerre. Il psalmodie de petites prières d’incantation lumineuse — une magie blanche naissante mais salvatrice — tout en m’entourant les mollets de bandages à une vitesse prodigieuse. Grâce à ses soins prodigués, je peux porter le coup de grâce sans y laisser mes guiboles.

« Si on m’avait dit qu’un jour je me battrais contre un molosse enragé pendant que mon compagnon de route récite des versets sacrés en m’entortillant les jambes dans du linge propre, j’aurais probablement demandé à retourner curer le fumier de mes cochons. »

Dans ce sous-bois maudit, les anomalies de la faune locale dépassent tout entendement. Je crois rêver, nous croisons des scolopendres de plus d’un mètre de long, frétillant dans l’humus comme d’épouvantables serpents mille-pattes. C’est la preuve irréfutable, où l’effet d’un champignon, qu’une malédiction profanatrice s’est abattue sur la région. Heureusement, notre complémentarité commence à porter ses fruits : nous apprenons à anticiper nos erreurs respectives, oscillant entre tactique martiale et esquives de saltimbanques.

L’Attaque du Fromage et la Vengeance des Racines

Vers le milieu de la journée, le devoir absolu et impératif de satisfaire nos estomacs surdimensionnés se fait sentir. Nous faisons halte au milieu de racines anciennes et d’arbustes rabougris. Posant nos sacs et nos armes à nos pieds, nous déballons le saint des saints : une énorme meule de fromage bien affiné et une gourde d’un vin rouge fort préparé par l’intendance du Refuge.

Alors que nous savourons ce moment d’extase culinaire, le sol se met à vibrer. Et non, ce n’est pas le contrecoup hallucinogène des expériences du bouc érudit ! Les longues tiges de bois sous mes fesses prennent vie, s’enroulent brusquement autour de nos besaces et menacent d’engloutir nos précieux vivres !

Urgence Gastronomique : Toucher à nos vies est une chose, mais tenter de subtiliser notre saucisson et notre fromage relève de la déclaration de guerre totale. Odératus abandonne son grand bâton — parfaitement inutile contre des brindilles souples et hargneuses — pour dégainer… son couteau à fromage !

Le spectacle est à la fois mystique et grotesque. De mon côté, je tronçonne à l’épée les racines maléfiques qui tentent de nous ligoter, tandis que mon équipier taille dans le bois vivace avec la lame crantée servant habituellement à débiter notre gouda. Le mal qui imprègne cette végétation est tenace : bien qu’aucune racine ne nous inflige de blessure directe, le combat s’éternise et la fatigue commence à peser sur nos bras. Nous devons redoubler d’efforts pour trancher les derniers filaments sortis des ténèbres et battre en retraite vers un sol rocailleux, exempt de toute végétation traîtresse, afin de reprendre tranquillement notre souffle.

Attentat Olfactif et Potion Douteuse

Le répit est de courte durée. Un nouveau loup émerge de la pénombre, la moitié de la gueule à vif, étalant des crocs entièrement noircis par le fluide nécrotique. Nous nous jetons sur lui pour abréger ses souffrances et les nôtres. Mais la morsure de la bête nous inocule un poison magique : une vague de torpeur instantanée se répand dans nos veines, diminuant grandement notre vigueur et la force de nos coups.

Aussitôt le monstre terrassé, un autre surgit, puis encore un autre ! C’est là que nous découvrons une bien sombre facette de la magie noire de ces bêtes : l’Esprit Revanchard. La créature focalise systématiquement toutes ses attaques sur le dernier d’entre nous (moi dans le cas présent), qui l’a frappée, menant à une balancelle de coups frénétiques. Le troisième loup présente un état de putréfaction si avancé qu’il dégage une odeur à faire détaler un régiment de moines entier. Un véritable attentat olfactif ! Pris de nausées, luttant pour ne pas vomir notre fromage, nous l’expédions à trépas sans lui laisser le temps de nous approcher.

En fouillant les dépouilles puantes, nous réunissons enfin les trois crocs infectés réclamés par le Refuge. Victoire !

De retour au monastère au crépuscule, Senapus le Miraculeux nous reçoit dans son atelier alchimique. Après trois heures de manipulations occultes, de bouillonnements et de vapeurs de soufre, il nous tend une petite fiole au liquide peu ragoûtant :

« Voici une potion élaborée à partir de la moelle de ces crocs corrompus, nous dit Senapus avec un sourire mystique un peu trop enthousiaste. En théorie, la magie inverse devrait vous soigner en cas d’extrême urgence… Merci de la tester en combat et de me faire un rapport si vous survivez ! »

Un Festin, une Amitié et la Traque du Mal

Après deux jours de repos bien mérités à panser nos plaies et à ingurgiter d’impressionnantes platées de ragoût, nous voilà de nouveau parés à repartir pour débusquer la source du mal. Mais avant d’affronter la magie noire, priorité absolue : les provisions !

Nous pillons — avec l’accord tacite des cuisiniers — la réserve du Refuge. Viandes séchées, tommes de montagne, flacons de vin et miches de pain rustique remplissent nos sacs jusqu’à la gueule. C’est au milieu de ce pillage gourmand que je prends la pleine mesure de mon compagnon : Odératus et moi sommes deux véritables « ventres sur pattes », capables de philosopher pendant trois heures sur la cuisson d’une pièce de viande avant de risquer notre peau face à un démon. Autour du feu de camp, la complicité se mue en une amitié indéfectible. Nous ne sommes plus deux novices égarés, mais une équipe soudée.

Soudainement replongés au cœur du Bois Souillé, nous tombons nez à nez avec un colossal Loup Alpha accompagné de son vassal Avili. L’aura de malédiction qui émane du monstre est étouffante. Pour compenser, Odératus tente une posture de combat ésotérique qu’il baptise « Surplus d’activités démoniaques » pour décupler la puissance de son bâton.

Il frappe avec la force d’un sourd, mais les morsures empoisonnées du grand loup le vident de ses forces en quelques secondes. Voyant son visage virer au livide, je bondis en psalmodiant à mon tour les prières de guérison apprises au cloître, canalisant un filet de magie blanche pour sceller ses plaies béantes juste avant qu’il ne passe de l’autre côté. Il l’a échappé belle ! Unissant nos dernières forces, nous envoyons les deux bêtes au tapis.

Quelques minutes de repos et deux gorgées de vin nous font le plus grand bien.

Poursuivant notre route, une immense toile d’araignée collante nous barre le passage. Une tisseuse géante descend en piqué depuis la canopée pour me cueillir au passage. Mais après les loups démoniaques, la pauvre bête n’est qu’un en-cas : un mouvement combiné, une feinte de mon épée, un coup de bâton d’Odératus sur le céphalothorax (compliqué à trouver sur une arachnide), et l’affaire est pliée. Score final : Araignée 0, Moines-Guerriers du dimanche 1.

Le Tronçon du Néombre, Attaque de Moustiques et Arrosage au Gros Sel

Nous atteignons finalement une clairière baignée d’une lueur verdâtre maladive. L’air moite y est tellement lourd qu’il se couperait  presque au couteau. Mais le pire n’est pas l’ambiance ténébreuse : c’est le bourdonnement strident, aigu et quasi hypnotique qui résonne soudain à mes oreilles. Une véritable nuée de moustiques fluorescents, engraissés à la magie noire du sous-bois, déferle sur nous ! En l’espace de deux secondes, nous sommes transformés en cibles vivantes. Ces minuscules vampires traversent ma tunique comme si c’était du papier de soie. Ça gratte, ça cuit, ça démange à rendre fou, et la furieuse envie de me gratter jusqu’au sang menace de me faire perdre tout sang-froid.

C’est au milieu de ce concert de claques frénétiques sur mes propres joues et ma nuque boursouflée que nous la découvrons. Au centre de la clairière se dresse l’origine de tous nos maux : un énorme tronc évidé, noir comme le charbon, d’où jaillissent d’épaisses racines ténébreuses serpentant sous la terre.

La réaction ne se fait pas attendre : alors que nous luttons déjà contre les piqûres purulentes de la vermine ailée, les tentacules végétaux jaillissent du sol pour nous assaillir de tous côtés ! Dans un élan de malice diabolique, la conscience noire qui anime l’arbre décide de braquer toutes ses attaques sur ma seule personne, ignorant royalement Odératus !

« Apparemment, entre mon sang sucré par le fromage et ma tête réjouie, même la magie noire ancestrale et les moustiques mutants trouvent ma personne plus sympathique que celle d’Odératus. C’est flatteur, mais extrêmement douloureux, je vous assure ! »

Entre deux esquives de racines et trois coups d’épée, je passe mon temps à me frictionner frénétiquement les avant-bras contre mon plastron pour calmer les démangeaisons insupportables. Travaillant de concert comme un seul homme, nous frappons au même endroit, élaguant méthodiquement les membres végétaux au sol tout en chassant à coups de pied la nuée d’insectes voraces.

Une fois au niveau du tronc central, nous appliquons la méthode ultime préconisée par les vieux grimoires du Refuge : nous versons un sac entier de sel bénit (ou pas) au cœur du bois corrompu. Dans un sifflement strident et une fumée âcre, la malédiction se dissout, pulvérisant du même coup la nuée de moustiques maudits et libérant la forêt de son étreinte ténébreuse.

Débarrassés des tentacules et des parasites — mais le corps couvert de plaques rouges cuisantes —, nous tronçonnons promptement quelques échantillons de bois souillé pour les rapporter à Donatien.

Les Pouacreuses et le Grand Plongeon

De retour au Refuge, nous passons plusieurs jours entre la bibliothèque et le potager, savourant la tiédeur du soleil et les gros repas de la garnison. Les cartes du monde nous appellent désormais vers deux destinations d’au-delà : Les Hauts-Plateaux de Tigon et leurs hordes de gobelins, ou Les Pouacreuses, une vaste zone marécageuse. Des noms qui n’aspirent certainement pas à passer des moments agréables.

Xénophane, un érudit du Refuge particulièrement insistant, nous ayant suppliés de lui rapporter trois échantillons d’Ichor Putride, nous mettons le cap vers l’ouest, droit dans la vase.

L’accueil est à la hauteur de mes craintes : une puanteur de bête crevée et un sol mouvant qui aspire nos bottes à chaque pas. Soudain, un tentacule gluant surgit de la boue, suivi d’un deuxième, puis d’un troisième à la mort du premier ! Après dix minutes d’un combat harassant à brasser de la fange, nous sommes au bout de notre résistance, incapables de soulever nos armes.

C’est alors qu’apparaît, émergeant lentement des cloaques, une abomination humanoïde visqueuse, véritable incarnation de la magie noire des marais.

«Je regarde cette chose informe, puis mon ami Odératus couvert de vase de la tête aux pieds, j’utilise toute ma sagesse tactique d’ancien élève des moines : « Odératus ? — Oui Saralion ? — Cours pour ta vie ! et la mienne ! » »

Nous résolvons ce combat stratégique d’une manière héroïque et incontestable : une fuite éperdue à toutes jambes vers le Refuge ! La bibliothèque du monastère contient certainement un grimoire expliquant comment affronter la vase sans y laisser ses bottes… et d’ici là, il nous reste encore un rôti à finir à la table du réfectoire !

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