Nous débouchons dans une salle inconnue. Le lieu est vaste, l’obscurité pesante.
Sous nos pas, la terre est marquée de plaques ternes aux reflets incertains.
Nous progressons prudemment, mais un déclic brise le silence : une dalle s’enfonce, un grondement retentit, puis un mur de métal s’abat du plafond, frôlant ma partenaire.
Aussitôt, dans la pénombre, les ossements s’entrechoquent, la chair remue. Les cadavres abandonnés ici se relèvent, éveillés par une force obscure. L’heure n’est plus au repos. Le combat reprend.
Chroniques de Somiac
I. L’art de la géométrie mortelle et le banquet des fluides
Bienvenue au clou du spectacle. Après avoir descendu ces marches interminables, nous voici projetés dans ce que je qualifierais poliment de chef-d’œuvre de l’architecture funéraire abusive. C’est immense. Si grand que la lumière de nos torches s’y dissout comme une pauvre boule de feu dans un lac glacé. Le plafond se perd dans des hauteurs insondables, mais on devine rapidement ce qui s’y cache : de monstrueuses, d’épaisses et de très rassurantes plaques de métal suspendues, prêtes à corriger la trajectoire de quiconque confondrait ce tombeau avec une promenade de santé. L’atmosphère est poisseuse, et l’odeur ambiante oscille subtilement entre la poussière millénaire et le désinfectant périmé.
En analysant la topographie des lieux (et en évitant de transpirer sur mes parchemins), je repère vite le potentiel ludique de la pièce : le sol est truffé de dalles déclencheuses. Une véritable grille de loterie où le gros lot est une mort subite et aplatie. En bon tacticien — ou en lâche doté d’un grand instinct de conservation —, je suggère à Alvyne de jouer aux échecs avec les résidents locaux. L’idée ? Éviter de piétiner les zones sensibles et, si possible, inviter cordialement nos agresseurs à tester la gravité sous ces blocs suspendus. Une plaque de fer est justement à portée de mes bottes. Dans un sursaut de courage mêlé d’une maladresse rare, je pose le pied dessus. Un bruit sourd de rouage grippé s’active à ma gauche. Oups. Je me retire prestement de la dalle pour laisser le mécanisme se réarmer. C’était un test, évidemment. Alvyne vient se poster à mes côtés, me gratifiant d’un regard lourd de reproches, les yeux rivés sur les ombres qui s’agitent au loin.

Le bal est ouvert par un archer squelette positionné au nord. N’ayant visiblement pas révisé ses manuels de déplacement tactique, le tas d’os ne trouve rien de mieux à faire que de glisser sur sa droite. Mauvaise pioche. Il active une dalle à l’Est. Au plafond, le couperet de fonte de plusieurs tonnes descend à une vitesse vertigineuse. Le bloc s’écrase sur un malheureux guerrier zombi qui passait par là. Le résultat acoustique est fascinant : un « SPLASH » mémorable, une explosion de chair putréfiée et de fluides indéterminés qui repeint instantanément les dalles voisines. Un délice visuel dont je me serais volontiers passé, mais l’efficacité est indéniable.
Pendant ce temps, un lancier squelette nous repère et entame une ligne droite vers nos délicieuses personnes. Au Sud-Est, un Égorgeur au visage patibulaire amorce lui aussi un mouvement sur sa gauche. Dans son élan, le monstre active involontairement le piège situé juste au-dessus de son camarade lancier. Le timing est chirurgical. La lourde masse métallique s’abat dans un vacarme industriel, broyant les structures osseuses du lancier dans une série de craquements secs, de bruits de concassage et de broyage d’os d’une violence inouïe. Le pauvre hère est réduit en une fine couche de calcaire pilé.
II. Danse synchrone et botanique de combat
Alvyne, constatant que l’archer squelette est toujours vivant et qu’il piétine joyeusement la zone d’impact liée à sa propre dalle déclencheuse, décide de nous offrir une démonstration de gymnastique punitive. Dans un élan d’humour caustique dont elle seule a le secret, elle entame une véritable chorégraphie macabre sur sa dalle : elle descend, remonte, descend à nouveau, sautillant comme si elle testait l’élasticité d’un matelas de foire. Au rythme de ses bonds, la plaque métallique géante joue au yoyo mécanique à l’autre bout de la pièce, s’abattant à deux reprises sur l’archer. Le bruit mécanique répété couvre à peine les sons de dislocation. Quand elle s’arrête enfin, essoufflée mais ravie, même l’arc de la créature est réduit en allumettes. C’est ce que j’appelle une double peine optimisée.

Profitant du fait que l’attention générale est focalisée sur les talents de danseuse de ma partenaire, je m’éclipse par l’espace dégagé sur ma gauche. Un superbe coffre repose au sol, me tendant les bras. Tout en trottant, je jette un coup d’œil derrière mon épaule et crie à mon « amie » : « Surtout, ne touche plus à rien, je suis juste sous la trajectoire du prochain bloc ! » Une sage précaution si je ne veux pas finir transformé en flan magique.
La situation se complique au Sud-Est. L’Égorgeur a survécu et semble d’humeur massacrante. L’assassine va devoir jouer la montre et amuser la galerie le temps que je sécurise le périmètre et atteigne le second coffre. Elle se rue au contact, lui barre crânement le passage et lui décoche trois flèches à bout portant en pleine poitrine. L’impact le fait reculer, lui offrant de quoi méditer sur ses choix de carrière post-mortem.
Je cours vers l’Est de cette immense cathédrale de pierre, mes poumons me rappelant que la pyromancie est un art statique. Je me positionne idéalement, concentrant mon énergie magique. Mes mains s’illuminent d’une lueur verdâtre alors que je prépare mes ronces enchantées.
C’est le moment que choisit l’Égorgeur pour surprendre Alvyne, la saisissant dans une clé de gorge brutale qui aurait brisé le cou de n’importe quel mortel. Mais ma compagne a des ressources. Dans un mouvement digne d’une acrobate de cirque itinérant, elle se contorsionne, glisse entre ses bras putrides et esquive l’attaque fatale qui aurait pu abréger notre contrat de manière définitive. Profitant de son élan, elle se propulse de plusieurs mètres sur la gauche. Le champ est libre. J’abats mes mains vers le sol : une barrière d’épines épaisses, denses et acérées jaillit instantanément du basalte, érigeant un mur infranchissable qui isole complètement le monstre. Les ronces massives enserrent les dalles, lui interdisant le moindre pas en avant, le laissant piégé et furieux au milieu de notre piège botanique.
III. L’art du nettoyage par le vide
Pendant que notre ami verdâtre s’excite contre les épines magiques et n’a d’autre choix que d’attendre patiemment leur disparition, je me place tranquillement à côté du second coffre. Je prends un temps de réflexion nécessaire, m’assurant qu’aucun piège mécanique ne va me sauter à la figure, et je commence à forcer les verrous magiques.

Le couvercle cède enfin. Je plonge les mains dedans pour découvrir… une collection de parchemins et d’onguents exclusivement destinés à des soigneurs de métier. Super. Tout ça pour de la paperasse médicale. Je lève les yeux de mon butin inutile et étudie le sol. Oh, surprise : la dalle déclencheuse située juste sous mes pieds correspond précisément à la zone où l’Égorgeur trépigne derrière les ronces. Quelle merveilleuse coïncidence géométrique.
Je prends une grande impulsion et saute de tout mon poids sur la dalle. Le grondement lourd retentit une dernière fois. La plaque de métal supérieure se décroche et vient s’abattre sur l’Égorgeur dans un « SPLASH » écoeurant, lourd et définitif. Les fluides corporels résiduels giclent contre les murs de la grande pièce, mettant un point final à cette cacophonie biologique. Je retire ma botte du mécanisme en souriant. Décidément, ces dispositifs antiques s’avèrent d’une utilité publique remarquable quand ils sont manipulés avec un soupçon de génie tactique.
Le dernier cadavre s’est effondré dans un craquement de chair et d’os et le silence retombe, lourd.
Haletants, nous fixons un instant les corps inertes. L’affrontement est terminé, mais l’inquiétude demeure et une tension grandissante étreint notre courage.
Sans un mot nous reprenons notre marche. Bientôt, un léger souffle d’air trahit la proximité de la sortie. Instinctivement, nous pressons le pas, comme si les ombres pouvaient encore frapper.