1. Présentation générale
Geynum n’est pas une simple terre dévastée, c’est un hachoir à viande à ciel ouvert où le bitume recèle des carcasses et des spectres assoiffés de sang. Face à ce désert radioactif, tu es seul à arpenter ton destin à pied, avec pour unique horizon une route rectiligne et mortelle s’étalant sur six jours d’enfer.
Pas de moteur pour fuir, pas de tôle pour te protéger : tes jambes sont ton unique véhicule, et chaque kilomètre est un calvaire physique. Chaque carte que tu retournes est un piège d’acier, une falaise effondrée ou une meute de charognards prête à t’égorger pour une boîte de conserve périmée.
Ton sac à dos et ton équipement de fortune pèsent des tonnes sur tes épaules meurtries à mesure que tes forces t’abandonnent. Ton moral s’effrite sous une poussière étouffante, tes pieds saignent dans des chaussures usées jusqu’à la corde, et ta vie coule sur une jauge qui flirte constamment avec le crâne de la mort.
Ici, l’argent a cramé depuis longtemps ; le piéton vulnérable troque son âme contre un flingue rouillé ou un vieux masque à gaz, en priant pour que le destin lui accorde un ultime sursis avant de s’écrouler d’épuisement. Ajuste les sangles de ton sac, serre les dents, et fais le pas suivant : au bout de ce calvaire de ruines, c’est le salut ou le festin des corbeaux.
2. Le concept du jeu dans le Grimoire
The Road s’impose comme une étude fascinante de minimalisme et de tension brute au sein de notre rubrique. Bien qu’il s’agisse techniquement d’un jeu de gestion de paquets et de ressources « pré-construits » plutôt que d’un deckbuilder traditionnel (où l’on achète ses cartes en cours de route), sa structure repose entièrement sur l’arborescence et l’épuisement d’un deck de cartes « Route ». Le joueur subit la fatalité d’une pioche impitoyable qu’il doit manipuler à l’aide de sa réserve d’objets ou en sacrifiant ses propres fonctions vitales (Vie, Énergie, Moral). Toute l’essence du jeu réside dans un dilemme permanent : consommer ses cartes « Trouvaille » pour survivre à court terme ou les conserver comme monnaie d’échange unique pour obtenir des cartes « Troc » thématiques, modifiant ainsi la résilience de son paquet face aux menaces futures.

3. La vision des jeux de Yossef Färhi
À travers les productions d’Alone Editions, Yossef Färhi développe une signature ludique radicale et profondément intimiste. Sa vision du jeu solo ne cherche pas à divertir par le biais de simulations complexes, mais à provoquer une charge émotionnelle intense par une confrontation directe avec l’adversité. Ses œuvres placent invariablement le joueur dans une posture de vulnérabilité absolue où la victoire se mérite au prix d’une agonie stratégique. En collaborant avec l’illustrateur Corentin Dubreuil, Färhi façonne des univers crépusculaires où la narration émergente naît du silence et de l’iconographie épurée. Ses règles, d’une exigence géométrique, transforment le hasard de la pioche en choix moraux et mécaniques déchirants, faisant de chaque boîte une expérience de survie psychologique autant que ludique.
THE ROAD : JOURNAL D’UN SURVIVANT AU SANG CORRODÉ
On m’avait vendu le petit hameau de Diomède comme un « éden d’avant ». Un endroit où le verbe vivre ne s’orthographie plus avec le sang de ses propres ulcères. Mensonges, bien sûr. Dans les ruines de Geynum, l’espoir est une maladie sexuellement transmissible qu’on attrape en écoutant les mourants.
La carte étalée devant mes yeux m’imposait un itinéraire haché en trois grandes étapes à franchir avant la nuit.
PREMIER SOUFFLE : La Marche des Ventres Creux
Le voyage commençait sous les pires auspices : mes tripes criaient famine et ma gorge était aussi sèche que le lit d’un oued calciné. Mon corps était encore debout, épargné par les pires infections, mais je traînais une fatigue millénaire, le genre de lassitude sourde qui s’incruste sous les ongles en même temps que la poussière de charbon.

Soudain, une nuée d’oiseaux s’envola, dérangée par ma démarche de zombie déshydraté, détournant mon regard vers les arbres. Une silhouette sombre y oscillait lentement au gré du vent. Un pendu. Un suicide romantique ou un meurtre pragmatique ? Qu’importe, je ne pouvais plus rien pour lui. En revanche, le vieux sac à dos en toile qu’il portait encore ne lui était plus d’aucune utilité. Dans un ultime effort, frôlant l’évanouissement, je décrochai le fardeau. Vide, bien sûr, mais une fois solidement arrimé sur mes épaules, il me permettrait d’augmenter considérablement ma capacité à transporter des babioles, ou servirait de monnaie d’échange si je croisais un imbécile sentimental.
Mes pieds, mus par l’instinct grégaire, me traînèrent vers la mi-journée dans les ruines d’un bâtiment qui devait autrefois servir de salle de spectacle, avec ses gradins décrépits et ses sièges éventrés qui sentaient le rat crevé. À l’intérieur, un homme étrangement calme me proposa de faire du troc. Je n’avais malheureusement rien dans mes poches qui puisse éveiller son intérêt. Vu mon état pitoyable, dans un élan de pitié tout à fait inattendu — ou pour que je débarrasse son champ visuel —, il me tendit une vieille batterie d’outil portatif. Elle pesait son poids de plomb dans mon sac, mais dans ce monde en ruines, la moindre source d’énergie vaut son pesant de bidoche.
La soirée vira au vaudeville post-apocalyptique. Je tombai sur une petite cabane isolée, mais l’occupant des lieux n’était autre qu’un ours massif. N’ayant pas la moindre arme pour planter ou découper, mes mains nues ne pèsent rien face à ses griffes. Je décidai donc de faire l’appât humain : action… Je bombarde le monstre de cailloux pour l’éloigner, je cours en hurlant, et dès qu’il sort de sa tanière pour me transformer en dîner, je me glisse à l’intérieur à sa place en bloquant l’entrée de tout mon poids de l’intérieur. Le voilà dehors, grognant contre le bois, et moi à l’abri, m’effondrant sur le sol pour un repos de courte durée.
DEUXIÈME SOUFFLE : Les Larmes du Thon et les Barbelés de Cerbère
Pour cette deuxième journée, l’église de Cerbère se dressait comme mon prochain point de chute, au bout d’une longue série d’obstacles à surmonter.
Au loin, la masse sombre d’un camion renversé brisa la monotonie du désert. Mes muscles, rissolés par le soleil et usés de la veille, refusaient de soulever les caisses les plus lourdes. Mais mes doigts fouineurs dénichèrent le Saint-Graal : une simple boîte de conserve de poisson. Je restai immobile, les yeux humides. Voilà où en était mon état mental : j’en pleurais presque de joie devant du thon en boîte. Une mine de forces neuves et un coup de fouet pour ma santé, si je me décidais à la percer.
Je mis quelques heures épuisantes à longer un lac dont l’odeur de soufre et de vase me souleva le cœur. Vers midi, la chance tourna de nouveau : la fouille minutieuse d’un bivouac abandonné me permit de trouver, tout au fond d’une vieille malle à vêtements, une trousse de secours encore scellée. C’était une excellente trouvaille pour soigner de futures blessures, mais cela ne nourrissait pas son homme.
L’horizon se corsa. Devant moi, des collines hérissées de barbelés et d’arbres brûlés s’étendaient à perte de vue. L’endroit transpirait le piège. Préférant ne pas tenter le diable, je décidai d’allonger volontairement mon trajet pour contourner cette zone maudite, quitte à rajouter de longues heures de marche à ma journée.
Bien m’en prit. Un peu plus loin, je tombai sur une vieille dame stationnée devant des panneaux « route barrée ». Elle était lourdement encombrée de gros sacs plastiques et lorgna mon sac à dos. Le troc fut vite conclu : elle accepta de récupérer mon contenant en échange d’une boisson très épaisse et d’un vieux sabre qu’elle n’avait plus la force de manier. Mon dos se trouvait soulagé d’un grand poids, et j’avais enfin de quoi causer sérieusement en cas de mauvaise rencontre.
L’occasion ne se fit pas attendre. Un musicien de l’apocalypse surgit à l’angle d’une rue. N’ayant aucune illusion sur ses intentions narratives, je sortis mon sabre, juste pour poser les bases de la discussion. La simple vue de l’acier rouillé suffit à dissuader le saltimbanque de m’approcher, et il s’en alla gratter sa guitare ailleurs.
La journée s’achève par la rencontre d’un médecin itinérant. Dommage. Dans l’état de dégradation de mon estomac, c’était d’un boucher-charcutier dont j’avais cruellement besoin, pas d’un toubib.
TROISIÈME SOUFFLE : L’Indifférence de Cerynie
La mairie de Cerynie s’annonçait comme une étape courte, une poignée d’épreuves à peine avant de pouvoir souffler. Mais le voyage commençait à peser sur mes épaules, et la charge accumulée de mes trouvailles menaçait de m’épuiser. Pour ne pas m’effondrer sous le poids de mon inventaire, je me résignai à ouvrir ma précieuse conserve de poisson. Le thon me redonna instantanément un élan de vie et une énergie salvatrice, allégeant mon paquetage juste à temps pour la suite.
Je passai d’abord à côté du terrain d’un ferrailleur où l’occupant des lieux me jaugea du regard. Après une évaluation visuelle mutuelle, chacun comprit que s’entretuer serait une perte de temps et de calories. L’indifférence restait la meilleure des défenses.
Plus loin, un bunker aménagé mais entièrement vide me tendit les bras, m’offrant le luxe d’une sieste réparatrice. Malheureusement, la journée se termina d’une bien sinistre manière : une tempête de poussière étouffante se leva, obscurcissant le ciel. Sans masque pour protéger mes voies respiratoires, les particules fines me déchirent les poumons. Mon esprit vacilla, mon moral plongea et ma santé globale prit un sérieux coup dans l’aile.
QUATRIÈME SOUFFLE : Le Piège Radioactif du Lac de Gration
Je me préparai tôt pour le plus long et le plus éprouvant trajet de mon périple : rejoindre le lac de Gration, avec l’espoir idiot de pouvoir m’y laver.
Le chemin m’obligea à longer une ancienne centrale nucléaire. Mon inconscience ou la simple vue de ces immenses cheminées de béton achevèrent de me rendre malade, rongeant mes forces déjà bien entamées. Pour fuir la zone au plus vite, je m’enfonçais dans un tunnel obscur, flanqué d’une rangée de poubelles le long du mur. Mon expérience du caniveau me dicta de fouiller les ordures : j’y déniche un soda périmé, consommé sur-le-champ pour m’offrir un pic d’énergie artificiel, ainsi qu’un énorme marteau. Hélas, l’outil était bien trop lourd pour mes bras tremblants ; je dus me résoudre à le laisser sur place sous peine de mourir d’épuisement.

L’obscurité de ce boyau déboucha sur des falaises abruptes. N’ayant aucune corde pour m’aider, l’escalade demanda une dépense d’énergie folle qui me laissa exsangue, au bord de la rupture physique.
Je passai ensuite au-dessus d’un barrage pour arriver à l’entrée d’une villa en ruine. En visitant le jardin en friche, je découvris une magnifique planche exotique sculptée. Un éclat de rire à quelques mètres de moi me fit sursauter : le propriétaire était là, un verre à la main, observant le désastre de sa vie avec un plaisir sadique. Je laissai cet ivrogne imbibé à ses démons. Pour garder cette planche inutile, je fus forcé d’abandonner ma trousse de secours, mon endurance déclinante ne me permettant plus de porter les deux.
Un dernier obstacle se dressa avant la baignade : un pont-levis relevé. Privé de corde, le franchissement direct était impossible. Je fus obligé de faire un grand détour, au cours duquel je croise un vagabond aux intentions louches. À la simple vue de mon sabre, le type comprit la poésie de la situation et s’éloigna tranquillement.
La journée se termina enfin par un bon bain dans les eaux saumâtres du lac, tout en gardant un œil paranoïaque sur mon équipement laissé sur la berge. Ce repos salvateur me permit de recharger un peu mes batteries biologiques avant que mes forces ne m’abandonnent tout à fait.
CINQUIÈME SOUFFLE : Le Sacrifice de l’Art pour le Village de Python
Cette nouvelle étape commençait par un constat amer : ma capacité à porter du poids s’amenuisa à mesure que mon corps s’usait. Mes forces déclinantes ne me permettaient plus que de garder mon sabre, mon couteau et cette fameuse planche exotique. Je dus abandonner définitivement la vieille batterie d’outils sur le bas-côté avant d’entamer les cinq ou six heures de marche vers le village de Python.
Je commençai par éviter un grand bâtiment qui ressemblait à un ancien musée. Il y avait beaucoup trop d’agitation suspecte dans les environs. Malheureusement, je n’arrivai pas à passer totalement inaperçu et j’eus rapidement une dizaine de pillards déchaînés aux trousses. Dans ma fuite éperdue, je leur jetai la planche sculptée et quelques vieilles piles. Sauvé : les sauvages s’arrêtèrent pour se disputer mes détritus et m’oublièrent.
L’après-midi se déroula au milieu de tranchées boueuses et d’étendues de terre sableuse à perte de vue. Mon moral et mon énergie étaient tombés au plus bas, frôlant le néant. Un peu plus loin, je repère une grosse bouteille de gaz ; une fortune pour le troc, si seulement la force m’avait autorisé à la soulever. Je passai mon chemin, le cœur lourd.
Heureusement, un autel destiné à recevoir des offrandes se dressa sur ma route. Je décidai de dormir contre ses colonnes de pierre, à l’abri des éléments. Mais avant de sombrer, voulant donner un semblant d’importance à ces anciennes croyances, je posai mon vieux chapeau miteux à l’emplacement des dons.
J’ouvris les yeux en pleine nuit : l’orage grondait et une pluie battante s’abattait sur moi. Le chapeau était toujours là, trempé. Je le récupère pour le visser sur ma tête ; il me servirait bien plus ici que sur la pierre sacrée. Mon esprit et mon endurance étaient au fond du gouffre. Un pas de plus dans cette direction, et c’était la mort assurée.
LE DERNIER SOUFFLE : La Seringue du Fossoyeur
Le ciel était d’encre, l’orage redoublait de violence et mon état d’esprit s’assombrissait à chaque pas. Pour cette ultime journée, la route se dressait devant moi comme un interminable calvaire, une succession colossale d’obstacles et de dangers à enchaîner sans relâche. Si j’arrivais au bout vivant, ce serait un miracle pur et simple.
La première lueur d’espoir surgit des décombres d’une maison abandonnée. J’y déniche un vieux roman usé. Quelques minutes passées à lire les aventures de Moby Dick suffirent à redonner un coup de fouet à mon moral agonisant. Je repris la route l’esprit un peu plus léger.
Plus loin, les ruines d’un immense centre commercial me barraient la route. L’endroit était immense, mais la fouille porta ses fruits : je mis la main sur un vieil élixir énergétique qui promettait de « donner des ailes ». Je l’avale d’un trait, sentant une chaleur chimique envahir mes membres et faire remonter mon énergie de quelques précieux crans.
En début d’après-midi, je tombai sur une scène funeste : un vieillard épuisé tentait de creuser la terre pour enterrer deux membres de sa famille. Utilisant le reste des forces artificielles insufflées par ma boisson, j’endosse les responsabilités d’un fossoyeur de fortune pour lui prêter main-forte. Dans un sursaut de gratitude, le vieux monsieur me glissa un objet précieux entre les doigts : une seringue de morphine. « Vous l’avez bien mérité ! » murmura-t-il. Un trésor médical inestimable.
La journée s’avançait dangereusement, il fallait presser le pas. La simple vue d’un hôpital de campagne encore debout et l’accueil bienveillant d’un membre du personnel hospitalier suffirent à soigner l’une de mes pires blessures ouvertes. Ma jauge de vie reprenait des couleurs, et un brin de sourire revint fendre mes lèvres gercées.
À la sortie du bâtiment, derrière des blocs de poubelles renversées, je découvris un chien galeux, la patte en sang. Sans réfléchir, je déchire un morceau de ma propre chemise pour lui improviser un pansement. L’animal était d’une maigreur effrayante et il allait le rester, car je n’avais pas la moindre miette à partager avec lui. Mais il décida de caler son pas sur le mien, devenant mon allié fidèle dans cette dernière ligne droite.
Nous contournâmes ensemble une église en ruine, sans prendre le temps de prier ni de risquer une fouille inutile. Le but était proche. La route se transforma bientôt en un tapis de dizaines de cadavres en décomposition. L’odeur était poisseuse, insoutenable. Préférant ménager notre moral, je décidai d’allonger nos derniers mètres en contournant ce charnier à distance.
La nuit tomba d’un coup. Mes forces étaient au plus bas, mon esprit vacillait, mais mon corps tenait bon, hors de la zone rouge de l’effondrement.
Soudain, une lueur tremblotante perça la brume à quelques pas de nous.
Le voyage était terminé….